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Spécialisation de l’agriculture et fragilisation des écosystèmes : l’apiculture en danger (2006)
Par Marc Dufumier

De 32 à 35.000 tonnes au milieu des années quatre-vingt-dix, la production française de miel ne dépasse plus guère aujourd’hui les 25.000 tonnes, tandis que les importations n’ont pas cessé, quant à elle, de s’accroître, pour atteindre désormais 16.500 tonnes. Cette chute de la production nationale est la manifestation la plus évidente de la crise dont notre apiculture est victime, crise dont les causes semblent être multiples et variées.

Parmi les raisons les plus fréquemment évoquées, citons plus particulièrement :

Mais au-delà de cette diversité des facteurs économiques et écologiques qui ont pu en être à l’origine, la moindre compétitivité de l’apiculture française semble provenir essentiellement de la simplification et de la fragilisation excessives des écosystèmes les plus gravement perturbés par notre agriculture, exagérément spécialisée, mécanisée et « chimisée », avec une diminution très sensible de la biodiversité végétale à disposition des abeilles. De ce point de vue, les problèmes de l’apiculture semblent révélateurs d’une crise écologique bien plus générale. Et il importe donc de s’interroger sur les conditions dans lesquelles les exploitants ont été amenés à modifier aussi fortement leurs systèmes de production agricole, avec pour effet de provoquer de graves altérations dans le fonctionnement des écosystèmes cultivés.

Parmi les raisons qui semblent en fait avoir présidé à ces transformations dommageables de l’agriculture, il nous faut surtout relater les résultats d’une recherche agronomique trop prioritairement orientée vers la seule « amélioration variétale » et les conséquences d’une politique agricole commune ayant incité les agriculteurs à ne fournir qu’un nombre limité de produits agricoles pour lesquels les prix étaient relativement stables et rémunérateurs.

 Amélioration "génétique et simplification des systèmes de culture et d’élevage"
Depuis la naissance de l’agriculture (au néolithique) jusque vers la fin du XIXe siècle, les paysans s’étaient toujours efforcés de sélectionner par eux-mêmes les variétés de plantes qui semblaient présenter les caractéristiques les plus favorables à leurs intérêts, compte tenu des besoins de leurs familles et des exigences de prix et de qualité manifestées sur les marchés. Durant plusieurs millénaires, cette « sélection massale » pratiquée par les agriculteurs au sein même de leurs exploitations consistait à choisir systématiquement les semences et les boutures qui présentaient les caractéristiques les plus favorables à la croissance et au développement des plants qui pouvaient en être issus, au vu des conditions écologiques dans lesquelles ceux-ci devaient être cultivés. Ce faisant, les paysans français ont mis progressivement au point de très nombreux cultivars, adaptés chacun aux conditions particulières des écosystèmes dans lesquels était envisagée leur mise en culture.

Mais cette situation a très sensiblement évolué, depuis déjà un peu plus d’un siècle, avec la mise en culture de variétés sélectionnées en milieux parfaitement contrôlés, au sein de stations expérimentales spécialement constituées à cet effet. Ces variétés issues de la recherche expérimentale en stations ont été pour la plupart sélectionnées d’après leur haut potentiel génétique de rendement photosynthétique à l’unité de surface ; de paille courte et feuilles érigées, elles sont capables de bien intercepter l’énergie lumineuse (à la condition d’être semée à forte densité) et sont sensées produire ainsi le maximum de calories et protéines à l’hectare.

De façon à réaliser de sérieuses économies d’échelle et à rentabiliser ainsi au plus vite les investissements réalisés dans la recherche agronomique, il n’a été finalement sélectionné qu’un nombre limité de variétés dont la vocation était de pouvoir être emblavées en toutes saisons et sous toutes les latitudes, indépendamment des conditions spécifiques des stations expérimentales dans lesquelles elles avaient été sélectionnées. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle ont été finalement proposées aux agriculteurs des cultivars dont la croissance et le développement étaient insensibles aux variations saisonnières de la durée des jours et des nuits. Les coûteux investissements réalisés dans la recherche génétique devaient ainsi théoriquement pouvoir bénéficier d’emblée au plus grand nombre possible de producteurs.

Afin de pouvoir strictement comparer leurs potentiels génétiques, toutes choses égales par ailleurs, les nouvelles variétés ont été le plus souvent testées dans des conditions écologiques et techniques parfaitement maîtrisées : parcelles planes bénéficiant d’une totale maîtrise de l’eau, sols profonds et de grande « fertilité naturelle », emploi intensif d’engrais minéraux et de produits phytosanitaires, implantation de chacune des variétés en « culture pure », sans association avec d’autres espèces végétales, etc.

Mais ces nouveaux cultivars n’ont été ensuite capables d’exprimer pleinement leurs potentiels génétiques que moyennant le recours à l’irrigation et l’emploi de grandes quantités de fertilisants chimiques et de pesticides. Cultivés en dehors de leurs lieux de sélection, ils se sont généralement révélés sensibles à la concurrence des herbes adventices et aux dommages occasionnés par les insectes ravageurs ou les agents pathogènes déjà existants dans leurs régions d’accueil. Conçues à l’origine pour être “passe-partout”, les nouvelles variétés n’ont pu en fait diffuser aisément que moyennant le recours à de gros investissements en matière d’irrigation, de drainage, de travail du sol, de fertilisation et de lutte contre les ravageurs. Ces investissements ont certes permis de mettre à profit le haut potentiel génétique des nouvelles variétés et d’obtenir des accroissements parfois spectaculaires de rendements à l’hectare, mais avec souvent pour conséquence de simplifier et de fragiliser exagérément les agro-écosystèmes. Les nouveaux cultivars issus de la recherche agronomique en stations n’ont été vraiment capables de fournir les hauts rendements escomptés que moyennant l’emploi de grandes quantités d’engrais chimiques et de produits phytosanitaires (herbicides, insecticides, fongicides, nématicides, acaricides, etc.). Ils n’ont donc pu être mis à profit qu’au risque de provoquer les graves pollutions chimiques dont souffrent tout particulièrement aujourd’hui les populations d’abeilles.

Des processus relativement similaires sont intervenus en matière d’élevage de ruminants. De façon à nourrir aux moindres coûts leurs troupeaux dont le potentiel génétique de production n’avait cessé de s’accroître au fil des années, les éleveurs ont été amenés à retourner leurs prairies permanentes et ensemencer un nombre limité d’espèces fourragères dont la récolte pour l’ensilage ou l’enrubannage intervient le plus souvent avant même leur floraison : maïs-ensilage, ray-grass d’Italie, etc. Fauchées très précocement, les prairies temporaires mono-spécifiques n’offrent plus désormais la même quantité ni la même variété de fleurs qu’autrefois, avec pour conséquence une raréfaction des pollens à disposition des abeilles mellifères.

Une politique agricole commune dommageable pour l’environnement
Lors de la signature du traité de Rome, en 1958, la France et la Communauté économique européenne (CEE) étaient largement déficitaires en de nombreux produits agricoles : céréales, sucre, lait, viandes, etc. Elles se trouvaient sous la dépendance d’importations en provenance de pays du « nouveau monde » : Etats-Unis d’Amérique, Canada, Argentine, Australie, etc. C’est pourquoi les gouvernements des six premiers pays constitutifs de l’Europe communautaire ont mis en place une politique agricole commune (PAC) dont les objectifs étaient de « moderniser » l’agriculture et garantir la sécurité de nos approvisionnements agro-alimentaires.

Tous les ans, les six gouvernements fixaient des prix communs pour un certain nombre de produits considérés comme stratégiques : les céréales, les produits laitiers, la viande bovine, le sucre, les matières grasses végétales, etc. Ces denrées pouvaient circuler sans entrave au sein du marché européen mais bénéficièrent par contre d’une protection commune à l’égard des importations en provenance de l’extérieur, grâce à l’établissement de droits de douane variables et conséquents. Les exploitants agricoles purent ainsi bénéficier de prix stables, rémunérateurs (supérieurs à celui des cours mondiaux) et incitatifs, pour les quelques produits concernés. Ces mécanismes de soutien différencié par des prix garantis se sont révélés d’une redoutable efficacité, puisqu’on a assisté très vite à l’augmentation de la production de ces biens pour lesquels il existait de telles organisations communes de marchés. Tant et si bien que dès la fin des années soixante-dix, l’Europe, pourtant déjà élargie à de nouveaux membres, en est devenue excédentaire. Il fallut alors assurer l’écoulement des excédents à l’étranger au moyen de subventions à l’exportation. Mais du fait que les agriculteurs ont été surtout incités à produire (et finalement exporter à bas prix) des céréales, du sucre, du lait et de la viande, productions pour lesquelles les prix étaient favorables, l’Europe ne produit plus de nos jours assez de légumineuses fourragères (trèfle, luzerne, vesce, sainfoin, etc.) et de protéagineux (pois, fèves, lupin, soja, etc.) pour son alimentation animale. La France en est devenue largement importatrice et les fleurs de légumineuses viennent à manquer pour l’apiculture.

De façon à rester compétitifs au sein du marché commun agricole, les exploitants européens ont été amenés à s’équiper toujours davantage en nouveaux matériels et bâtiments, quitte d’ailleurs à s’endetter lourdement. De façon à ne pas multiplier les investissements fort coûteux et amortir au plus vite leurs gros équipements, ils ont spécialisé toujours davantage leurs systèmes de culture ou d’élevage, en tenant compte notamment des cahiers des charges imposés par les industries agro-alimentaires qui exigeaient la livraison à grande échelle de produits de plus en plus standardisés. C’est cette spécialisation croissante des systèmes de production agricole qui a contribué à simplifier et fragiliser exagérément les agro-écosystèmes, au risque d’en réduire la biodiversité et diminuer les disponibilités alimentaires pour les abeilles domestiques

Les paysanneries du Tiers-Monde aux abois
Le problème est que la France et l’Europe éprouvent aujourd’hui de plus en plus grandes difficultés à exporter, sur les marchés internationaux, leurs excédents de produits « tout venant » (blé à peine panifiable, volailles industrielles, riz aux grains ronds, etc.) pour lesquels les agriculteurs ont longtemps bénéficié des prix élevés ou des subventions ; et les « aides » que perçoivent aujourd’hui nos agriculteurs pour la production et l’exportation de tels produits sont vivement dénoncées, au sein de l’OMC, comme étant à l’origine de graves distorsions de concurrence (dumping) sur le marché mondial.

Les paysanneries du Tiers-Monde dont l’outillage reste encore presque exclusivement manuel souffrent très gravement de ces subventions accordées à nos producteurs, alors même que leur productivité du travail est souvent déjà plus de deux cents fois inférieure à celle de nos exploitations moto-mécanisées. Ne pouvant guère rester compétitifs face aux importations de produits alimentaires en provenance des grandes puissances agro-exportatrices (Etats-Unis, Union européenne, Australie, Argentine, etc.), les paysans du « Sud » n’ont plus d’autres alternatives que de quitter leurs exploitations (exode rural vers les bidonvilles, migration clandestine vers l’étranger, etc.) ou de spécialiser désormais leurs systèmes de production agricole vers des activités à caractère artisanal, pour lesquelles il n’existe pas encore de tels écarts de productivité sur le marché mondial. Parmi celles-ci figure notamment la production de miel.

Mais du fait de l’appauvrissement général dont sont victimes les populations rurales des pays du Tiers-Monde et du chômage chronique qui prévaut dans leurs campagnes, les apiculteurs du « Sud » n’ont guère les moyens de négocier des prix élevés pour leur production de miel et sont prêts à accepter, faute de mieux, des rémunérations bien inférieures aux nôtres. D’où le fait que les miels importés en provenance de ces pays peuvent être vendus à si bas prix dans nos contrées. Ne serait-il pas finalement dans notre intérêt de mettre fin à l’exportation des produits pour lesquels nos exploitants ont perçu des subventions et autoriser les nations du Tiers-Monde à protéger leur agriculture vivrière par des droits de douane relativement élevés, comme nous l’avons fait nous-mêmes au lendemain de la deuxième guerre mondiale ?

Recentrer notre agriculture vers des productions diverses et de qualité
La question pour les Français et les Européens est de savoir s'il ne leur serait pas dorénavant plus avantageux de cesser d'exporter des produits « standards » à bas prix et de réorienter leur agriculture vers des produits à très haute valeur ajoutée (produits de terroir, alimentation bio, produits labellisés, etc.), quitte à produire aussi plus de protéines végétales dont ils sont devenus très largement déficitaires, du fait de leur moindre protection aux frontières. Ne conviendrait-il donc pas revoir complètement notre politique agricole commune, favoriser désormais la diversification des systèmes de culture et d’élevage en relation avec les caractéristiques propres de nos terroirs et promouvoir la production de denrées de très grande qualité organoleptiques dont les paysans européens pourraient alors tirer de meilleurs prix, tant sur les marchés intérieurs qu'à l'exportation ? 

Ne faudrait-il pas tout d’abord relancer la demande en de tels produits de qualité par le biais de la restauration collective, en commençant notamment par les écoles primaires, au nom de l’éducation au goût ? Pourquoi ne pas d’ores et déjà substituer les aides directes (les fameux « droits à paiement unique ») dont les exploitants agricoles bénéficient actuellement de manière très inégale par des subventions accordées aux cantines scolaires, restaurants universitaires et établissements hospitaliers, afin qu’ils puissent améliorer la qualité des repas servis en leur sein tout en relançant la demande en produits agricoles de grande valeur ?

Seule une telle relance de la demande par le biais de la restauration collective serait en mesure de provoquer une hausse sensible des prix pour les produits agro-alimentaires issus des filières de qualité, tout en faisant en sorte que les familles modestes dont le pouvoir d’achat ne leur permettait guère d’acheter ces produits puissent enfin y avoir accès. Cette relance de la demande et la hausse des prix qui en résulterait ne manquerait pas d’inciter les agriculteurs à mettre en œuvre des systèmes de production moins standardisés, plus diversifiés, plus respectueux de notre environnement et bien plus propices au développement de l’apiculture.
Marc Dufumier
Professeur à l’Institut National Agronomique
Paris-Grignon (Agro Paris Tech)
Collaborateur de Nicolas Hulot

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