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Quels miels mangerons-nous demain ? (2002)
Par Paul Schweitzer

Il y a 401 ans, lors de la première année du XVIIème siècle, en l’an de grâce 1601, le roi Henri IV règne depuis 1594 sur les royaumes de France et de Navarre. L’année précédente, en 1600, une naissance, celle de l’appellation « Vin de Champagne », qui, jusqu’à cette date, était vendu sous l’appellation « Vin de France ». L’exploration du monde continue avec le départ pour l’Océan indien de Michel de La BOLLARDIÈRE. René DESCARTES a 4 ans et GALILÉE 35. Et du côté de l’apiculture, quoi de neuf ? On élève toujours les abeilles dans des paniers. On croit toujours et pour quelques siècles encore à la génération spontanée et le mythe d’Aristée persistera encore pendant des années. On ignore tout ou presque de la biologie des « mousches à miel » et il faudra encore attendre 139 ans pour que Réaumur publie son traité à la mémoire des insectes… Rien de neuf ? Peut-être pas. Un événement capital a lieu cette même année, Place Dauphine, au cœur de Paris. ROBIN, Jardinier du Roy, sème la première graine d’un arbre originaire d’Amérique du Nord (découverte il y a un peu plus de 100 ans) et qui portera son nom, le robinier faux-acacia, Robinia pseudacacia. Personne, pas même ROBIN n’est naturellement en mesure d’imaginer les conséquences que cette introduction va avoir et que quelques siècles plus tard, cette papilionacée se sera répandu avec l’aide de l’homme à l’ensemble des pays tempérés de l’hémisphère nord. Bien sûr, personne ne connaît le miel d’acacia, l’abeille étant absente du continent américain. L’introduction d’une seule espèce exogène en France il y a quatre cents ans a profondément modifié certaines associations végétales d’Europe puis d’Asie avec en prime la naissance pour les apiculteurs d’une ressource nouvelle qui deviendra un des miels les plus recherchés avec une grande valeur marchande. Personne n’en avait alors conscience et ne pouvait prévoir cela…

Quels miels produirons-nous demain ? Telles sont les questions que nous sommes en droit de nous poser face à un monde qui évolue de plus en plus vite.

Avant qu’il ne se retrouve sur votre table, de la fleur au pot, le miel est le résultat du travail d’au moins 3 acteurs (voire éventuellement 4 lorsqu’il s’agit de miellat) :

  • Des plantes à fleurs sécrétant du nectar
  • Éventuellement des végétaux parasités par des pucerons, des cochenilles à l’origine de miellat
  • L’abeille domestique, Apis mellifica
  • L’homme, homo sapiens.

Chaque maillon de la chaîne a son importance dans la nature et la qualité finale du produit.

Les végétaux (plantes à fleurs ou autres) se situent au premier niveau des chaînes écologiques. Ce sont des producteurs primaires ou autotrophes. Presque toute la vie dépend d’eux. La synthèse chlorophyllienne leur permet de fabriquer des sucres qui seront à l’origine de ceux que l’on retrouve dans les miels et les miellats. Tous les miels que nous produisons dépendent d’eux. Beaucoup donneront leur nom au miel dont ils sont originaires. En temps que premiers acteurs de la filière « miel », les végétaux ont un rôle majeur à jouer. Sans exception, tous les facteurs qui modifient, d’une façon ou du autre, leurs réponses face à l’environnement auront des conséquences sur leur productivité et sur la nature et la qualité de nos miels.

Un des éléments les plus importants est l’eau… Outres différents ions qu’ils trouvent dans le sol, les végétaux ont surtout besoin d’eau et de dioxyde de carbone. Pas de soucis à se faire pour ce dernier. Ils sont capables d’en utiliser les quelques traces que l’on trouve dans notre atmosphère et qui ne cessent d’augmenter depuis la révolution industrielle. Cette augmentation associée à celle du méthane a d’ailleurs les conséquences que l’on sait et qui ne sont plus niées de personne : l’augmentation de l’effet de serre…avec en contre coup des conséquences sur le cycle de l’eau.

Chaque espèce végétale ne peut croître que dans un milieu donné avec une amplitude plus ou moins importante selon les espèces. Il existe des plantes qui se sont adaptées à presque tous les milieux. Pour ne parler que de l’eau, on distingue 7 gradients hydriques allant du plus sec (plantes xérophiles) au plus humide (plantes hygrophiles). Ces milieux sont étroitement sous la dépendance du climat et de certaines actions humaines.

Pour vous apiculteurs, il faut surtout retenir que plus une plante est éloignée de son preferendum, moins elle secrète du nectar… À l’exception des plantes de grandes cultures, une espèce végétale ne prolifère jamais seule, mais cohabite avec d’autres avec qui elle entre plus ou moins en compétition pour former une association végétale caractéristique. La majorité de nos miels, beaucoup de nos appellations, ne sont pas le résultat de la production d’une seule espèce mais plutôt sur d’une, voire de plusieurs associations végétales voisines… Certaines de celles-ci deviennent également des appellations pour nos miels (miel de garrigue).

Que les pays industrialisés ou en voie de le devenir se mettent d’accord ou non pour réduire les gaz à effet de serre, le réchauffement climatique est probablement en route. La machine thermique « Terre » possède une inertie énorme et les signes d’un emballement général et probablement rapide sont déjà là. Avec quelles conséquences ? Les experts ne sont pas tous d’accord entre eux. Les plus catastrophistes parlent de crise majeure et mondiale avec modifications profondes du climat, des cycles de l’eau, voire extinction massive d’espèces… une nouvelle ère géologique en somme… Sans aller nécessairement aussi loin, il est certain que toute modification du cycle de l’eau aura des conséquences sur la productivité de certains biotopes et modifiera inévitablement les caractéristiques de nombreuses formations végétales. Les conséquences sur la nature et la productivité des miels sont inévitables. L’apiculture devra donc s’adapter à de nouvelles conditions bioclimatiques. Certains miels pourront changer ; certaines appellations seront à revoir…

Les conséquences pour l’environnement et pour l’apiculture seront nombreuses. S’il est évident que celles-ci sont étroitement liées à la nature et à l’intensité du changement, elles dépendent également de sa rapidité. Tout changement brutal sera catastrophique. En effet, il existe une grande inertie dans le renouvellement de beaucoup d’associations végétales. Une forêt tempérée met plusieurs centaines années pour se régénérer : une modification climatique majeure rapide ne peut que se traduire par un dépérissement forestier important avec toutes les conséquences que cela peut avoir sur la productivité de la forêt, le miel étant, pour vous apiculteur, une de ces composantes. L’adaptation des productions agricoles et arboricoles sera plus facile en raison, d’une part d’un cycle de développement plus court, mais également une influence humaine plus grande pouvant, grâce aux techniques agronomiques, améliorer les cultures. Mais dans ce cas, quelles seront les conséquences sur le miel ?

Les modifications de certains biotopes ont également d’autres causes. Les révolutions industrielles et scientifiques ont profondément modifié la perception que nous nous faisons de notre planète. Cette modification est en grande partir due aux facilités avec lesquelles nous pouvons actuellement voyager. Cette curiosité bien compréhensive à parcourir le monde a aboli les frontières naturelles qui ont permis la spéciation (la création d’espèces nouvelles animales ou végétales grâce à la sélection naturelle et à l’existence de barrières le plus souvent géographiques) et ont empêché la propagation de ces mêmes espèces. Cela a souvent eu des conséquences heureuses : la majorité des végétaux que nous cultivons actuellement ne sont pas endémiques. Beaucoup de nos miels sont originaires de végétaux introduits en France, il y a plus ou moins longtemps. Le cas du robinier faux-acacia est éloquent, mais il y en a bien d’autres : tournesol, châtaignier, phacélie, eucalyptus… Ces introductions ont profondément modifié les paysages naturels car ces plantes ont souvent, outre le miel, un intérêt économique majeur et un développement plus ou moins contrôlé. Leur reproduction spontanée, quand elle existe, a créé des associations végétales qui sont maintenant considérées comme naturelles et faisant partie de notre patrimoine. Malheureusement, les résultats ne sont pas toujours aussi heureux, le robinier faux-acacia lui-même n’est-il pas considéré par certain pays comme une plante invasive présentant un danger pour certains zones indigènes originales…

Les apiculteurs ne voient sans doute pas les choses de la même façon. Malgré tout globalement dans la majorité des cas, le robinier ne doit pas être considéré comme menaçant pour l’environnement. Ce n’est pas le cas de toutes les plantes classées comme invasives dont certaines sont très mellifères. S’agissant de ces dernières, les apiculteurs contribuent quelquefois à leur dissémination (transports de graines, de rhizomes, bouturage…). Une plante devient dangereuse pour l’environnement quand, dans un biotope donné, son développement exponentiel ne sera limité que par la plante elle-même et les limites du biotope qu’elle colonise et dans lequel elle finit par remplacer toutes les espèces indigènes. Les exemples sont malheureusement de plus en plus nombreux.

Citons le cas de la renouée du Japon (Reynoutria japonica), de certains solidages (Solidago gigantea et S. canadensis), de la berce du Caucase (Heracleum mantegazzianum), du séneçon du Cap (Senecio inæquidens), de la balsamine indienne (Impatiens glandulifera), du rudbeckia (Rudbeckia laciniata)…C’est un mécanisme de pullulation du même type qui menace la Méditerranée avec la croissance exponentielle de l’algue Caulerpa taxifolia. Ces mécanismes ne concernent pas que les végétaux et parmi les animaux, trois exemples contemporains concernent le monde apicole : le plus connu est le varroa avec les effets dévastateurs que l’on sait. Le second est celui de l’abeille africaine qui du Brésil où elle a été introduite a envahi une grande partie du continent américain. Moins médiatisé et perçu plus ou moins favorablement par le monde apicole est le cas du Metcalfa pruinosa. Cet homoptère d’origine américaine dénommé cicadelle est présent en France depuis plus de 10 ans. Arrivé par l’Italie, il occupe actuellement une grande partie de la région provençale et continue son expansion. Ce parasite, producteur de miellat, cause de grands dégâts à la forêt méditerranéenne mais également aux arbres fruitiers et à la vigne. Vu du côté apicole la production de miellat ne peut être intéressante que quand elle ne déprécie pas la production de miels de plus grands crûs… La lutte contre ce parasite utilise des moyens chimiques. Des essais ont été effectués pour utiliser un prédateur hyménoptère du parasite, Neodryinus typhlocybæ

 

Ces phénomènes ne sont, malheureusement pas les derniers : d’autres plantes invasives, d’autres parasites sont à nos portes et n’attendent probablement qu’un coup de pouce pour pénétrer des environnements nouveaux.

L’action de l’homme ne se limite pas à donner des coups de pouce. L’urbanisation, certains grands travaux font quelquefois disparaître des biotopes de grandes valeurs apicoles. L’intérêt apicole d’une ressource n’est malheureusement jamais pris en compte par les décideurs. Certaines associations végétales d’intérêts botaniques et apicoles majeurs régressent sous l’action des promoteurs ! Les végétaux mellifères vont et viennent en fonction de méthodes de cultures et de la nature des culture…

L’utilisation de pesticides, certains rejets industriels, l’usage irrationnel d’antibiotiques nuisent à la qualité des productions apicoles et font peser des risques pour la santé humaine. À cet égard, le problème du GAUCHO® fera probablement école. Quant aux antibiotiques, certains de ceux que l’on trouve encore actuellement dans des miels d’importations posent un véritable problème de santé publique.

Le problème des O.G.M. végétaux est sans doute beaucoup plus complexe. La domestication de la nature par l’homme n’est pas une chose vraiment nouvelle. Celle du maïs a probablement commencé, il y a plus de 5000 ans. Toutes nos céréales sont des hybrides. D’abord empirique, la sélection végétale a ensuite largement bénéficié des apports de la science dans le domaine de la génétique. La découverte et l’utilisation à partir des années 1970 des enzymes de restriction, véritables « ciseaux » moléculaires permettant de couper l’ADN et la mise au point de vecteurs de clonage puis les techniques d’amplification de l’ADN vont considérablement changer la donne et lancer les biotechnologies. En soi, ces différentes techniques de sélection ne sont que la continuité de la sélection végétale que l’homme pratique depuis des milliers d’années.

La grande question est surtout de savoir quelles seront les réponses environnementales et comment agira alors la sélection naturelle avec ces nouveaux végétaux ?

Paul Schweitzer
Laboratoire d’analyses et d’écologie apicole
(Extrait conférence Congrès de Bourges)