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terre bleue 4

Notre belle Terre bleue survivra-t-elle à la révolution verte ? (2007)
Par Paul Schweitzer

« Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir »  (La Fontaine – Les animaux malades de la peste)

Une histoire ancienne
An 1479 : l’Evêque de Lausanne réunit son Tribunal. Sont cités à la barre… des hannetons !!! 

La sentence fut sans appel : les animaux furent maudits, excommuniés, bannis et condamnés à aller en diminuant. Antoine BOYVE(1) qui relate cette histoire, précise ensuite que les insectes n’obéirent pas et continuèrent leurs dégâts. Cette histoire n’est pas unique. Elle illustre le fait, que de tous temps, les hommes ont eu à lutter contre les ravageurs. La huitième plaie d’Égypte n’est-elle pas les sauterelles ?

« Elles couvriront la surface de la terre, et l’on ne pourra plus voir la terre ; elles dévoreront tous les arbres qui croissent dans vos champs… » (Exode, 10 :6).

Les ravageurs étant alors vécus comme une malédiction divine, n’était-il pas alors logique d’utiliser Dieu pour s’en débarrasser ?

Aide toi, le ciel t’aidera… La double face des pesticides

Les pesticides, Dr Jekyll(2) ?
La lutte contre les ravageurs est une conséquence logique de l’apparition de l’agriculture. Un verger, un champ sont des milieux « artificiels », en déséquilibre, où est favorisée telle ou telle espèce cultivée au détriment des autres, considérées comme nuisibles (mauvaises herbes par exemple). La concentration d’une seule espèce « cultivée » favorise la prolifération des ravageurs de cette même espèce, d’où une lutte indispensable pour la protéger. Les premiers pesticides sont des produits minéraux, plus ou moins toxiques : soufre, arsenic…

Il faut être objectif ! L’utilisation de pesticides chimiques a permis de sortir l’humanité de famines à répétition qui ont marqué toute son histoire. 12 % des irlandais sont morts de la famine des années 1845 - 1849 provoquée par le mildiou(3) de la pomme de terre. Aujourd’hui un tel drame n’arriverait plus. On pourrait citer également les ravages du phylloxéra(4)et beaucoup d’autres…

Même une fois récoltées, les denrées alimentaires doivent encore être protégées des parasites. On estime qu’encore aujourd’hui, 1/3 des récoltes mondiales seraient détruites par des parasites divers ! !

Dans le domaine de la santé publique, l’O.M.S. (Organisation Mondiale de la Santé) estime que 25 millions de vies humaines furent sauvées entre 1945 et 1971 grâce à l’utilisation du DDT(5) contre les moustiques, vecteurs du paludisme (ou malaria). De nombreuses études ont montré de fortes corrélations entre les opérations de démoustication et les cas de paludisme. Les cas deviennent rarissimes quand le DDT est pulvérisé à « grandes doses ». Inversement, la maladie se développe quand les traitements se font rares.
Des maladies, comme le « mal des ardents »(6) provoqué par le champignon parasite, « l’ergot des céréales », qui faisait autrefois des ravages, ont aujourd’hui quasiment disparu…

La face cachée des pesticides, Mister Hyde(2) ?
Ces victoires incontestables contre certains ravageurs ont cependant caché d’autres réalités, bien que les préoccupations environnementales ne fussent pas à l’ordre du jour, il y a quelques décennies. Pourtant, la prise de conscience de la dangerosité de certains produits utilisés date des années 1920. C’est, malgré tout, dans la décennie suivante que débutent des recherches pour mettre au point des produits organiques, avec la découverte des propriétés insecticides du DDT en 1939. Son utilisation dès 1943 en fait un produit révolutionnaire. Il permet d’enrayer une épidémie de typhus à NAPLES, de contrôler la malaria et la peste en INDE. Une utilisation qui se développe à grande échelle après la guerre. Les scientifiques, la presse font l’éloge de ce produit « qui va débarrasser l’humanité de tous ses maux ».

Plus tard, on constate ses effets pervers : sa trop grande persistance dans les sols, son accumulation dans les graisses, dans les chaînes alimentaires, puis l’apparition d’insectes résistants le condamnent. Il est alors interdit dans de nombreux pays d'autant plus facilement que l’on dispose de produits de substitution de plus en plus performants.

Un problème complexe
Dans les pays riches : une agriculture excédentaire, mais des pollutions, des problèmes environnementaux et de santé publique de plus en plus mis en avant par les spécialistes.

La révolution agricole de l’après-guerre est en grande partie liée au développement de techniques d’agronomie moderne : emploi intensif d’engrais et de produits phytosanitaires (désherbants, insecticides, fongicides, etc)… Dans les pays développés, elle a éloigné le spectre de la famine avec même, bien souvent, des surproductions… On oublie trop souvent que les molécules utilisées sont toujours des produits dangereux qu’il est facile de se procurer et que certains manipulent sans aucune connaissance réelle de leur dangerosité. Combien d’agriculteurs, d’arboriculteurs ont utilisé ces produits toxiques sans protection d’aucune sorte ?

Combien de jardiniers amateurs achètent ces substances nocives dans les jardineries et les utilisent sans avoir conscience de ce qu’ils ont entre les mains ? Combien d’insectes utiles sont détruits en même temps que les nuisibles ? Quels sont les effets à long terme sur l’environnement, de l’addition répétée pendant des dizaines d’années de substances différentes dans les sols ? Quelle est la part des pesticides dans la disparition de la biodiversité dont on parle tant aujourd’hui ? Quelle est leur responsabilité dans le développement de certains cancers ?

Dans les pays pauvres : le DDT
Il n’a pas éradiqué le paludisme, les criquets sont toujours là et certains pays souffrent d’une sous-alimentation chronique. L’utilisation du DDT contre le moustique, vecteur du paludisme, a certes sauvé des millions d’hommes, mais on meurt toujours de cette maladie aujourd’hui. N’aurait-il pas mieux valu investir dans le long terme, en recherchant des moyens de lutte plus efficaces : médicaments, vaccins ? On reconnaît aujourd’hui que le paludisme est en grande partie une maladie entretenue par la misère et qui engendre de la misère… un cycle infernal en somme. Aujourd’hui, l’OMS recommande, en Afrique équatoriale, malgré sa toxicité, la pulvérisation de DDT sur les murs des habitations… Cela reste le moyen le plus efficace pour lutter contre le paludisme…et le moins cher !

En été 2005, une grande partie de l’Afrique a souffert de l’invasion des criquets migrateurs. Quant à la révolution agricole, elle sert trop souvent à produire des aliments destinés à l’exportation vers les pays riches avec quelquefois des pollutions catastrophiques à la clé. Ainsi toutes les régions où l’on cultive le cotonnier sont aujourd’hui empoisonnées par les pesticides…

Selon que l’on soit riche ou pauvre, la couverture médiatique des évènements est différente. La « grippe aviaire » n’a fait que quelques victimes humaines. Elle a défrayé la chronique pendant des semaines. Sans vouloir minimiser ce dernier problème, le paludisme tue depuis des années des millions de personnes par an et l’on en parle peu

À l’aube du XXIe siècle : l’humanité face à son destin
Avec la révolution agricole, le spectre de MALTHUS(7) s’est provisoirement éloigné de l’humanité. Pourtant, à l’aube du XXIe siècle, l’humanité est aujourd’hui face à son destin. EINSTEIN a écrit que le jour où les abeilles disparaîtraient, il ne resterait à l’humanité plus que quelques années à vivre. Aujourd’hui, les abeilles meurent toujours régulièrement des pesticides… Espérons donc que le génial physicien se soit trompé. La gestion durable des ressources de la planète est possible. Il reste encore beaucoup à faire, mais il y a de la part de certains pays un manque évident de volonté politique. Toutefois, la prise de conscience qui a émergé lors de la conférence de RIO(9) et du protocole de KYOTO(10), n’est-elle pas un formidable message d’espoir pour les générations futures ? Il appartient à chacun d’entre nous de nous unir dans un même élan pour laisser à nos enfants une Terre aussi bleue qu’elle l’a toujours été…

Paul Schweitzer
Laboratoire d’analyses et d’écologie apicole
© CETAM-Lorraine 2007

Références :
(1)
Antoine BOYVE (1509 – 1581) : plus connu sous le nom de FROMENT, il fut un acteur de la propagation de la Réforme à GENÈVE.
(2) « L’étrange cas du Dr JEKYLL et de Mister HYDE » : Roman de Robert Louis STEVENSON (1850-1894) plusieurs fois adapté au cinéma. STEVENSON essaie de comprendre la nature du bien et du mal.
(3)
Mildiou : Nom vernaculaires de champignons parasites de végétaux.
(4) Phylloxéra : insecte homoptère parasite de la vigne.
(5) DDT : Abréviation de Dichloro Diphényl Trichloréthane – insecticide organochloré.
(6) « Mal des ardents » : ou « feux de St Antoine » = ergotisme. Maladie provoquée par des toxines secrétées par un champignon du seigle, l’ergot de seigle ». Elle faisait régulièrement des ravages.
(7) MALTHUS (1766-1834) : Pasteur anglican, professeur d’économie politique, il compare le développement de l’agriculture à celui des populations. Sa doctrine, le malthusianisme, a largement été contestée.
(8) GAUCHO, RÉGENT : Insecticides de dernières générations soupçonnés d’être à l’origine de mortalités d’abeilles.
(9) Conférence de RIO : du 3 et 14 juin 1992 – À RIO au Brésil, cette conférence internationale aboutit à la « déclaration de Rio sur l’environnement et le développement ».
(10) Protocole de KYOTO : Du 16 mars 1998 au 15 mars 1999. Traité international proposant un calendrier de réduction des émissions de gaz à effet de serre. Les Etats-Unis ne l’ont pas signé. 

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