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dents hiver 1

Les dents de l'hiver (2003)
Par B. Cartel

Après Sous la pluie ou sous la neige, dans le vent et dans le froid, nos ruches paraissent désertes. Plus un bruit, plus de battement d’ailes. Pourtant, blotties sous un coussin protecteur, nos abeilles sont bien vivantes, pour autant qu’on les ait aidées à affronter les rigueurs de l’hiver. Bien nourries, bien protégées, débarrassées de Varroa, elles ne risquent rien, n’ont besoin de rien si ce n’est de calme. Laissons-les vivre leur vie au ralenti, entre deux visites discrètes au rucher.

Puisqu’il en a le temps, l’apiculteur débutant peut satisfaire sa curiosité par la lecture, par les rencontres apicoles, par les réunions et assemblées générales. Cela ne doit pas lui faire oublier de remplir les formalités de fin d’année, de passer quelques commandes et de préparer déjà les matériels utiles à la prochaine saison apicole.

Quant à la récolte elle-même, l’apiculteur ne pourra pas ignorer au long des mois, l’évolution physique du produit empoté ou non, sans généraliser pour autant ses observations pour la prochaine saison qui sera probablement différente.

Cristallisation
À quelques exceptions près, selon sa composition chimique, selon les conditions de stockage et avec le temps, le miel cristallise. Si ce phénomène naturel est bien connu de l’apiculteur confirmé, pour le débutant et pour le consommateur, cela peut soulever des questions. Mais plus que cela, l’apiculteur peut se faire surprendre quand, par exemple, en période de maturation, il ne surveille pas sa récolte. Celle-ci doit être empotée avant qu’elle ne « fige » dans le maturateur.

Pourquoi le miel cristallise-t-il ?
Les raisons sont multiples avec certainement comme facteur aggravant des effets de synergie. Nous en citerons au moins trois, les plus importantes : le rapport G, le rapport G et la F eau température du lieu de stockage.

Le rapport G / F

C’est le rapport des deux principaux sucres présents dans les miels :

Lorsqu’un miel est riche en glucose et pauvre en fructose (G), sa cristallisation F sera rapide.

L’exemple typique est celui du miel de colza. S’il n’est pas mis assez rapidement en pots, il cristallise dans le maturateur, laissant l’apiculteur débutant qui s’est fait piéger, en plein désarroi.

À l’opposé, on a l’exemple du miel d’acacia, riche en fructose et pauvre en glucose G qui reste en l’état F dans la mesure où il n’est pas pollué par quelques nectars exogènes.

En dehors de ces deux exemples extrêmes, tous les autres miels contiennent aussi ces deux sucres mais dans des rapports divers ; pour eux, la cristallisation sera plus ou moins rapide, selon ce fameux rapport G / F.

Ce rapport peut être différent d’une année sur l’autre pour un même secteur butiné à flore constante et spontanée. En effet, selon les conditions climatiques, les nectars récoltés seront différents dans leur variété et dans leur quantité, donc la composition chimique des miels sera différente aussi d’une année sur l’autre.

Prenons l’exemple d’un miel provenant d’un secteur à flore spontanée comprenant entre autres des acacias. Ces arbres ne délivrent du nectar que lorsque la température dépasse 25°, ce qui n’arrive par exemple dans ma région qu’un printemps sur 4 ou 5. Dans ce cas, le miel « toutes fleurs » récolté sera plus riche en fructose que celui récolté par un printemps plus froid sans miellée d’acacia. Ce type d’exemple peut se répéter ensuite sur les floraisons des diverses variétés floristiques qui se succèdent tout au long de la saison apicole. Ceci explique en bonne partie que, toujours pour une région à flore spontanée, donc constante, le miel récolté varie d’une saison à l’autre. Par voie de conséquence, sa cristallisation sera plus ou moins rapide et variera aussi dans sa consistance.

Le rapport G / Eau

Un rapport Glucose > 2 active la eau cristallisation. Un miel qui contiendrait 36 % de glucose et 17 % d’eau (rapport : 36 = 2,1) 17 cristallisera plus rapidement qu’un miel qui contiendrait 34 % de glucose et toujours 17 % d’eau (34 : 17 = 2).

On remarquera l’importance du glucose dans le phénomène de la cristallisation.

La température de stockage
S’il est dit que la température idéale pour une bonne conservation du miel doit être comprise entre 12 et 16°, il faut savoir que c’est aussi celle qui favorise la cristallisation. Elle est ralentie à plus basse comme à plus haute température. Mais dans ce dernier cas, une dégradation inexorable du miel se produit. Cette dégradation se matérialise par la détermination du taux d’H.M.F* contenu dans le miel et croissant avec le temps. Ce facteur de vieillissement du miel doit nous inciter à stocker le miel dans une pièce fraîche mais sèche qui certes favorise la cristallisation mais ralentit le processus de vieillissement de ce produit noble de la ruche.

Outre ces trois facteurs cités qui agissent sur la cristallisation, nous rajouterons le cas de certains miels de miellat. Si certains d’entre eux, comme celui de sapin, restent liquides, d’autres contenant un pourcentage trop élevé de mélézitose cristallisent rapidement, voire avant même l’extraction. Ce sucre indésirable se retrouve dans des miellats de frêne et surtout dans celui du mélèze, conifère à aiguilles caduques. Dans ce dernier cas notamment, cette récolte, impossible à extraire, est perdue et ne peut être utilisée qu’en nourrissement printanier des abeilles. Ce miellat administré en automne, absorbé durant l’hiver, laisse davantage de déchets dans l’intestin de l’abeille. Quand les conditions ne lui permettent pas de sortir plus souvent pour déféquer, l’accumulation de ces déchets peut provoquer une dysenterie, facteur favorisant le déclenchement de la nosémose.

Défigeage
Le sujet est délicat et risque de choquer l’apiculteur puriste. Cependant, face à un miel cristallisé, surtout si la cristallisation est grossière, il faut choisir. Soit le consommer ou le céder tel quel, soit décider de ramener sa production à l’état plus liquide par chauffage.

Dans ce cas, cette opération pourtant simple reste délicate si l’on veut – et on le doit - conserver la quasi-totalité des qualités intrinsèques du produit. Avant tout, sachons que le miel a une mauvaise conductibilité thermique et qu’il faudra en tenir compte.

Quel matériel utiliser pour liquéfier efficacement le miel ? Selon les moyens dont on dispose et la quantité à traiter, nous pourrons choisir entre : une étuve thermostatée ou une résistance plongeante munie également d’un thermostat. Il existe également pour les petites exploitations des filtres nylon chauffants. Ces matériels sont disponibles dans le commerce apicole mais peuvent être également fabriqués par des bricoleurs avisés.

On se souviendra de trois règles à appliquer pour respecter le miel :

Si ces trois règles sont respectées, le miel ne perd pratiquement pas ses qualités physico-chimiques et organoleptiques. Il s’assombrit et retrouve sa fluidité d’origine pour quelques semaines seulement car inévitablement, il recristallisera. Puisqu’il en est ainsi, il est conseillé de ne défiger que la quantité dont on a besoin.

À proscrire absolument : un chauffage à température élevée, une durée excessive de chauffe, une surchauffe locale. Ce serait là sources de caramélisation indésirables sauf pour le pâtissier !

Les formalités
Pas toujours agréables à remplir mais indispensables tant pour l’apiculteur que pour nos structures apicoles. En premier lieu, sachons que ce qui est obligatoire, c’est la déclaration annuelle du rucher au Service Vétérinaire Départemental. Le formulaire « Déclaration d’emplacement ou de déplacement de rucher » est disponible en Mairie. Il l’est aussi très probablement dans le Syndicat apicole ou le G.D.S.A. départemental.

Ensuite, l’adhésion ou la cotisation annuelle au Syndicat départemental : elle n’est pas obligatoire mais fortement conseillée. C’est ici que l’on se rencontre, que l’on se forme, que l’on s’informe sur les dernières techniques, les règlements en cours, les problèmes sanitaires. L’apiculteur isolé n’a aucune chance de suivre les événements apicoles ailleurs que dans ces structures apolitiques et qui, fédérées forment pour nous le Syndicat National d’Apiculture avec son organe de communication « L’Abeille de France ».

Puisque c’est votre mensuel apicole préféré, faites-en sa publicité dans votre entourage, glissez la veille de Noël, un abonnement dans les sabots d’un ami ou d’un membre de la famille apiculteur. Plus nous serons nombreux, plus notre représentation sera puissante et crédible auprès de nos ministères. Être apiculteur, le devenir, c’est faire partie de la grande famille des passionnés de l’abeille qui sait se retrouver devant les difficultés. Si nous voulons que notre insecte, sentinelle de l’environnement subsiste, si nous souhaitons que ce noble métier persiste, alors réunissons nos forces dans un esprit de solidarité et syndiquons-nous !

Enfin, parfois oublié, ce chapitre des assurances. Celles-ci semblent toujours coûter trop cher avant l’accident. Pourtant, outre la responsabilité morale, les conséquences financières d’une simple piqûre, peuvent être importantes. Nos dirigeants l’ont compris puisqu’ils ont offert délibérément dans le prix de l’adhésion, le prix de l’assurance en Responsabilité civile pour les possesseurs de 1 à 10 ruches.

Les apports nutritifs
Seuls des apports solides peuvent être proposés si les colonies manquent ou risquent de manquer de nourriture. On applique alors un pain de candi sur le trou de
nourrissement que l’on coiffe d’une feuille plastique. D’une part, celle-ci maintient un certain taux d’humidité du candi : les abeilles auront plus de facilité à dissoudre la pâte restée humide. D’autre part, le plastique sert d’isolant à tout ce qui peut être déposé en guide de protection thermique : lainages, journaux, laine de verre, mousse synthétique…

 On peut également retourner un pot de miel cristallisé en s’assurant que le produit ne coulera pas sur la grappe, au risque de l’engluer. Dans ce cas, il faut privilégier le miel de l’exploitant ou le miel récolté dans un rucher exempt de maladie bactérienne.

Les visites au rucher
Sporadiques mais indispensables, les visites au rucher permettent de détecter toute anomalie : trou de vol obstrué par des feuilles, de la glace, ruche renversée par un animal, décoiffée par le vent … Si intervention il y a, elle se fera dans la douceur, pour éviter tout dérangement de la grappe qui doit garder toute sa cohésion, notamment par grand froid. Si celle-ci résiste à des températures très basses, ce n’est pas le cas de l’abeille qui s’en isole : sa surface de refroidissement devient considérable et en dessous de 8°, elle tombe dans le coma et meurt.

La grappe en hiver
Apparemment immobile, la grappe composée d’abeilles d’hiver à durée de vie d’environ 150 jours, est en mouvement, même si l’œil de l’apiculteur ne décèle aucune activité par le hublot d’une ruche claire.

C’est un système dynamique qui fait qu’elle se dilate quand il fait chaud et se contracte quand il fait froid (fig. 1).

Elle diminue dans ce cas sa surface de déperdition et réduit les courants de convection internes (fig. 2).

Marquons par exemple d’un point de couleur quelques abeilles placées en périphérie dont la température corporelle ne doit jamais chuter au seuil critique de 4,5°. Un peu plus tard, elles ont disparu dans la grappe pour y puiser l’énergie produite par la consommation de miel. Générée à l’intérieur, cette énergie transformée en chaleur, diffuse ensuite vers l’extérieur où elle est retenue par un manteau constitué d’un concentré d’abeilles. On sait qu’individuellement, l’abeille perçoit un écart de température de 0,25°, probablement grâce aux thermo-récepteurs antennaires. Mais qui commande la thermorégulation de la grappe en hiver ou de l’essaim suspendu au printemps ? L’ordre vient-il des ouvrières uniquement, c’est-à-dire de chacune d’entre elles, en fonction de sa position dans la grappe ? Ou vient-il de ce que l’on nomme parfois « super-organisme » dans lequel l’ouvrière n’est qu’un petit élément ?

Constatons, faute de réponse, que le système fonctionne bien depuis des millions d’années, système dans lequel la reine reste protégée dans un point chaud, qui ne devrait pas être inférieur à 20°.

Mortalité hivernale
Hormis les cas reconnus comme la maladie, l’orphelinage, les cas les plus fréquents d’échec pendant l’hivernage, concernent principalement les colonies à court de provisions ou les petites colonies. Il n’y a pas à s’attarder sur les raisons de l’échec : pour les secondes, la petitesse de la grappe, leur talon d’Achille, les oblige à consommer (pour assurer la thermorégulation) proportionnellement davantage de provisions que les colonies plus importantes. De plus et toujours à cause de sa faiblesse, son déplacement dans la ruche pour accéder aux provisions est risqué. Il n’est pas rare de découvrir au printemps une telle colonie morte de faim, toutes les abeilles ayant la tête fichée dans les cellules vides, alors qu’il reste encore du miel éloigné de la grappe. Elle n’a pas pu y accéder. On pourrait établir une corrélation entre la taille de la grappe et sa survie en hiver : plus la grappe est importante et plus sûre est sa survie. Enfin, on parle de plus en plus de colonies parfaitement en état d’hiverner, bien pourvues en provisions qui dépérissent ou meurent. Ce phénomène s’accentue notamment dans les ruchers implantés à proximité de certaines grandes cultures ou de jachères succédant à ces cultures. On parle dans ce cas d’empoisonnement avec effet retard. Si la mortalité hivernale admise par la profession, de l’ordre de 10 % est admise, des taux beaucoup plus élevés ne sont pas la sanction d’une mauvaise conduite. Les causes sont externes. Charge alors à l’apiculteur de prévenir les autorités sanitaires et apicoles départementales, la D.S.V., le G.D.S.A. et de faire constater les pertes anormales, lesquelles seront portées sur le Carnet d’Élevage, tenu à jour.

Enfin, rien n’empêche d’enquêter auprès des agriculteurs, des coopératives agricoles. Enfin, s’il veut se faire indemniser, l’apiculteur doit faire la preuve du préjudice. Celle-ci passe par la recherche du produit supposé toxique sur des échantillons d’abeilles mortes, des végétaux butinés incriminés, de terre prélevée sous ces mêmes végétaux. On effectuera ces prélèvements le plus rapidement possible sous le contrôle d’un huissier ou d’un officier de police. On les expédiera ensuite dans un laboratoire d’analyses agréé.

Les contrôles sanitaires
On ne le répétera jamais assez : les contrôles d’efficacité des traitements anti-varroase sont indispensables en hiver, pendant la courte période sans couvain. Les varroas rescapés des traitements de fin d’été précédent sont tous postés sur les abeilles et donc plus vulnérables.

En Haute-Savoie, le G.D.S.A. propose dans le bulletin apicole distribué à tous nos adhérents communs GDSA / Syndicat, une feuille de « contrôle hivernal ». La consigne est de la remplir et de la retourner à un responsable désigné. Nous constatons, à l’exploitation de ces documents, une hétérogénéité de résultats. Un pourcentage élevé de colonies, de l’ordre de 25 % présente un nombre de varroas résiduels supérieur à 50, mais pouvant aller jusqu’à plusieurs centaines….

Profitons-en pour en éliminer un maximum, si les conditions climatiques le permettent. Sans indiquer de préférence, nous pourrons pratiquer, sans prescription vétérinaire, mais sous la responsabilité de l’apiculteur quant à son exécution, les traitements / contrôles suivants : la méthode « évaporation-contact » avec l’Amitraze (nom commercial : Taktic), le coumaphos (nom commercial Asuntol). Les modes opératoires ont été longuement décrits dans l’Abeille de France de décembre 2001 et 2002. Ne pas contrôler, c’est prendre le risque d’hiverner des colonies parasitées par un nombre résiduel de varroas inacceptable.

Par l’expérience sur le terrain, on considère qu’en période de couvain, dès février, le nombre de varroas double tous les mois. Si l’on prend comme hypothèse un nombre résiduel de 100 varroas en décembre, nous pouvons estimer approximativement le nombre mensuel de leurs descendants pour les mois à venir comme suit :

Cela nous donne une idée de l’accroissement rapide du nombre de ce parasite sur ces seuls 9 mois.

Plus la pression de varroa sera basse en début d’année, mieux se portera la colonie dans les mois à venir, en attendant le traitement de fin d’été.

Tout au long de l’année, mon collègue et moi-même avons tenté d’aider l’apiculteur débutant. Nous lui avons proposé quelques méthodes, présenté quelques éclairages sur la vie de l’abeille et des produits de la ruche. Parfois, nous avons étayé notre message à l’aide des innombrables publications, revues, ouvrages apicoles. Aujourd’hui, je ne résiste pas à l’idée de citer un court passage d’un long poème didactique de C.M. WEBER, qui traite de l’hivernage il y a plus d’un siècle ; ses conseils n’ont pas pris une ride.

« Pour lui faire passer l’hiver avec vigueur,
Quatre conditions sont de stricte rigueur :
Des bataillons nombreux, une vaillante reine,
Des vivres suffisants, une tente bien saine,
Pareil essaim se rit du froid sibérien,
Et l’hiver le plus long contre lui ne peut rien.
Un peuple fort soutient la plus atroce crise ;
Un peuple faible sombre, à l’ordinaire brise ;
Un peuple mitoyen, même sous nos climats,
Est, hélas ! trop souvent victime des frimas.

Sa grappe n’a, l’hiver, que sa masse pour poêle,
Et si le froid est rude, il lui gèle la moelle ;
Doux, il contraint l’abeille à des trémoussements,
Dont l’appétit grandit la gorge d’aliments ;
Et l’excès de déchets, pour peu que l’hiver dure,
La brûle de colique et la souille d’ordure.
Ne fais donc hiverner que des peuples puissants,
Capables de braver les froids les plus glaçants »

B. Cartel

* Hydroxymetylfurfura

 

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