SNA
Avec l'aimable autorisation de la revue du SNA - Abonnez-vous à l'Abeille de France

monde miellats 4

Le monde des miellats
Par Paul Schweitzer

“Le miel est la substance sucrée naturelle produite par les abeilles de l’espèce Apis mellifera à partir du nectar des plantes ou des sécrétions provenant de parties vivantes des plantes ou des excrétions laissées sur elles par des insectes suceurs qu’elles butinent, transforment, en les combinant avec des matières spécifiques propres, déposent, déshydratent, entreposent et laissent mûrir dans les rayons de la ruche”. C’est ainsi qu’est défini le miel dans l’annexe I du décret ministériel du 30 juin 2003. Cette définition reprend celle de la Directive européenne du 20 décembre 2001 laquelle s’inspire de la définition du “ Codex alimentarius ”.

Le miel provient toujours de végétaux. C’est un produit végétal transformé par les abeilles. Cette origine végétale du miel se retrouve dans ses appellations : tilleul, tournesol, lavande, acacia, romarin, luzerne, “ Toutes fleurs ”… Tous ces miels de fleurs ont pour origine le nectar, sécrétion produite par des organes plus ou moins spécialisés, les nectaires. Bien qu’il existe des nectaires extrafloraux, ces organoïdes secrètent du nectar pour attirer les insectes pollinisateurs. La longue coévolution des plantes à fleurs et des insectes a favorisé leur naissance et leur diversification… La production du nectar est avantageuse pour les deux partenaires, les plantes à fleurs et les abeilles… C’est, d’une certaine façon, l’origine “ la plus naturelle ” du miel.

Il en va tout à fait différemment des miellats. Par son appétence pour le sucré, l’abeille ouvrière est, d’une certaine façon, “ conditionnée ” pour butiner toutes les sources riche en sucres. C’est ainsi qu’elle peut même être “ détournée ” de petites sources de nectar vers d’autres sources plus riches ou plus importantes : miellats, quelquefois fruits1, canne à sucre, etc… Contrairement aux nectars, les miellats ne sont ni avantageux pour la plante qui les produit, ni pour l’abeille qui les récolte. Les miellats sont la conséquence d’un parasitisme de la plante par des “ suceurs de sève ”, le plus souvent cochenilles ou pucerons. Ce parasitisme peut être très nuisible pour les végétaux. Contrairement aux nectars, les miellats contiennent beaucoup d’éléments indigestes pour l’abeille y compris certains sucres polyholosides. L’abeille d’été qui a une vie très courte s’accommode tant bien que mal de cette alimentation. L’abeille d’hiver qui vit plusieurs mois supporte difficilement ce régime. Les résidus qu’il laisse l’empoisonnent, engorgent son système digestif (réplétion de l’ampoule rectale) et abrègent la durée de sa vie pourtant si précieuse à la fin de l’hiver…

L’analyse pollinique permet, grâce aux grains de pollen, de remonter à la source des miels de nectar. Les miellats qui sont les excrétions des suceurs de sève sont produits à partir de la sève élaborée qui circule dans le phloème2. À l’état natif, ils sont vierges de tout pollen mais, contiendront, par la suite, le pollen capturé secondairement. Il est associé à d’autres microparticules comme des spores, des hyphes, des asques, des algues. Ces derniers éléments se retrouvent dans les miels de miellat. Ils nous informent sur la présence de miellat mais rarement sur l’origine botanique de ce miellat, du moins pas directement3. On les appelle des éléments indicateurs de miellat (E.I.M.) ou Honeydew Elements en anglais (HDE). L’analyse pollinique nous informe de la présence de miellats sans que l’on puisse facilement tirer des conclusions sur une origine botanique précise. La physico-chimie apporte également des informations. La présence de miellat se traduit par une augmentation de la conductivité électrique qui augmente, une modification du pouvoir rotatoire spécifique qui de lévogyre devient dextrogyre4. La forte minéralisation des miellats explique la première propriété et la composition en sucres la seconde. L’acidimétrie est également très différente des miels de nectars avec une augmentation du pH et des courbes de titrage assez particulières laissant le plus souvent apparaître plusieurs points d’inflexions expliqués par la complexité de ces miels. C’est surtout le profil des sucres qui amène le plus d’information sur l’origine botanique avec en particulier pour les miellats de résineux des sucres très typiques comme le mélézitose. La présence de tréhalose, sucre provenant du métabolisme de l’insecte suceur de sève peut être un excellent indicateur. On le retrouve dans les miels produits à partir des excrétions des “ Cinara ” qui vivent sur les Conifères, chaque espèce ayant son “ Cinara ” spécifique. Il n’est, cependant, pas toujours facile de “ remonter ” à l’espèce végétale qui a produit le miellat… Les observations sur le terrain peuvent également être d’excellents indicateurs… Toutefois, certains arbres peuvent être à l’origine de miellat sans qu’il soit récolté par les abeilles : manque d’attractivité ? compétition d’autres ressources plus attractives ? L’abondance de la production est un facteur qui intervient dans le choix des sources de butinage pour les abeilles. Dans le cas contraire, les butineuses sont plutôt attirées vers d’autres sites si cette possibilité existe dans un rayon proche. Plusieurs facteurs interviennent dans l’importance de la production :

Abondance du végétal parasité d’où l’attractivité plus grande des forêts, plutôt que d’espèces isolées : sapinière, pineraie, pessière, chênaie, mais également céréales à l’époque où elles n’étaient pas traitées ;

Abondance du parasite. Certains ont des cycles de reproductions complexes avec alternance de générations sexuées et parthénogénétiques, existence de plusieurs plantes hôtes. Ces parasites ont également souvent des prédateurs, mais peuvent également être protégés voire même élevés par des fourmis (Lasius, Dendrolasius, Formica) comme c’est le cas pour certains pucerons. La complexité des relations qui existent entre les différents acteurs expliquent l’alternance de phases de pullulation et de phases de quasi disparition. Des phénomènes météorologiques locaux comme les orages qui “ lessivent ” les colonies de pucerons agissent également comme des éléments perturbateurs ;

Le rejet de miellat : tous les suceurs de sèves ne rejettent pas des miellats avec la même importance. Là encore ce sont les pucerons qui détiennent la palme avec des rejets très importants.

Les conditions météorologiques qui conditionnent à la fois la pullulation des aphidiens et les visites des abeilles font le reste et expliquent le caractère aléatoire de ces récoltes… En France, les forêts de résineux et de chênes sont, au moins potentiellement, les principales ressources de miellats. Tous les résineux ont leurs parasites, sapins, épicéas, pins, mélèzes, cèdres. Souvent des “ Cinara ” qui contrairement à d’autres espèces de pucerons ne vivent que sur un seul arbre hôte, mais également d’autres espèces…Ainsi les épicéas peuvent-ils être parasités par une cochenille, Physokermes piceæ, laquelle produit du miellat en abondance. De part leur étendue et leur situation, en récolte le plus souvent, en France, des miellats de sapins et d’épicéas, plus rarement de pins et de mélèzes. Les miellats de mélèze, très riche en mélézitose, sucre très peu soluble, sont très difficiles à extraire car très visqueux. Les miellats de pin sont largement produits dans certains pays européens… Les chênes ont également leur prédateurs, souvent des cochenilles, mais également un puceron Lachnus roboris. Ils sont à l’origine de la majorité des miellats produits dans les forêts de plaines tant en zone atlantique que méditerranéenne. Les miellats de chêne sont bruns foncés. Ils différent des miellats de résineux tant pas leurs éléments figurés, que par leur caractéristiques sensorielles et physico-chimiques (profils des sucres, acidimétrie). On ne parle jamais des miellats de hêtre bien que ces arbres aient également leur parasite, producteur de miellat. Certains arbres produisent à la fois du nectar et des miellats. Les tilleuls, les érables et les châtaigniers sont dans ce cas. Les miels issus de ces espèces combinent plus ou moins, selon les années, les deux origines avec une variabilité assez importante dans la couleur, la physico-chimie, les caractéristiques sensorielles…

Tous les insectes producteurs de miellat n’ont pas la spécificité des “ Cinara ”. Les adultes de certains représentants de la famille des Cercopides(5) se nourrissent de sève. Ils sont connus sous le nom de cicadelles. Metcalfa pruinosa est originaire d’Amérique du Sud et a débarqué en Italie. Il a envahi progressivement la forêt méditerranéenne et remonte actuellement dans la vallée du Rhône. Ce très grand producteur de miellat ne se contente pas de la forêt, mais menace beaucoup de cultures arboricoles. Son miellat est récolté par les abeilles et donne un miel très particulier.

Finalement rien n’est simple en apiculture et les difficultés du monde apicole viennent probablement en partie de là : beaucoup de nos meilleures plantes nectarifères et pollenifères sont des mauvaises herbes et les plus grands producteurs de miellats sont des parasites qui détruisent nos forêts et nos vergers… Comme dit si bien quelqu’un, on ne peut pas plaire à tout le monde…

Paul Schweitzer
Laboratoire d’analyses et d’écologie apicole
© CETAM-Lorraine 2004

  1. Les mandibules de l’abeille, contrairement à ceux de la guêpe, ne lui permettent pas de percer les fruits. Par contre, l’abeille butine leur suc sucré lorsqu’ils sont abîmés ou dans un état de mûrissement avancé. J’ai pu personnellement observer le phénomène sur des prunes, des cerises, des mûres… Dans ces deux derniers cas, le “ pseudo – miel ” produit est rouge vif. Très agréable à consommer, il ne répond pas à la définition du miel. Lorsque la production est faible, sa dilution dans des nectars passe le plus souvent inaperçue.
  2. La sève brute part des racines vers les reste de la plante. Elle circule dans le xylème et ne contient généralement pas de sucres. La sève élaborée contient les sucres de la photosynthèse. Elle circule dans le sens inverse dans un réseau dénommé phloème.
  3. Certains de ces éléments peuvent cependant être spécifique de certains miellats. Ainsi un miel de sapin des Vosges possèdera des éléments indicateurs de miellats très différent d’un miellat de chêne ou d’un miel de Pin de Grèce ou de Turquie
  4. Certaines substances chimiques dont les sucres ont la propriété de dévier la lumière polarisée.
  5. Famille d’insectes proche des cigales.