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Avec l'aimable autorisation de la revue du SNA - Abonnez-vous à l'Abeille de France

abeilles noires 1Yves Layec et Christophe Gauthier devant
des ruches type norvégienne - août 2000.
Des abeilles très douces, comme quoi tout
est possible même avec l'abeille noire !

L’abeille noire en Europe, utopie ou réalité ?
Par  Ch. Gauthier

Du 19 au 24 août 2000 s’est tenue à Mellerud (Suède), la 4+ conférence internationale sur l’abeille noire organisée par la S.I.C.A.M.M. (Societas Internationalis pro Conservatione Apis mellifera). Treize pays étaient représentés dont la France avec Yves Layec, G. Arnold et moi-même.

Présentation de la SCIAMM 
La SCIAMM est l’association internationale pour la protection de l’abeille noire européenne. Son objectif vise à conserver, mais aussi à promouvoir l’abeille noire européenne en sauvant le plus possible d’écotypes qui sont probablement très nombreux pour cette race présente depuis environ un million d’années et qui subi les mécanismes de l’adaptation.

Cet objectif s’appuie sur 3 aspects :

La SCIAMM regroupe des associations nationales et régionales ainsi que les institutions et scientifiques qui travaillent sur  l’un ou l’ensemble de ces objectifs. Elle permet de mettre en contact les spécialistes de l’abeille noire et d’échanger  expériences et projets entre l’ensemble de ses membres. Elle organise une conférence tous les deux ans dans un pays membre en collaboration avec les associations apicoles locales. La réunion 2000 effectuée dans le sud de la Suède s’est déroulée en deux temps. Il y a eu d’une part une série de conférences-débats sur le magnifique site de Mellerud et d’autre part pour ceux qui le souhaitaient, des visites apicoles dans le pays.

Les points forts de la réunion 2000 en Suède : compte-rendu des  conférences
Avant l’ouverture des exposés-débats, J. Stark, président de la SCIAMM dresse un tableau rapide de l’activité apicole suédoise qui compte environ 10 000 apiculteurs pour 80 000 ruches. 50 % du pays est indemne du varroa. L’abeille  n’est pas présente dans la partie nord à cause des conditions climatiques trop difficiles, mais plus au sud du pays, les  récoltes dépassent souvent 30 kg de moyenne malgré le varroa.

Utilisation du CHITOZAL pour lutter contre les mycoses
Le professeur Z. Glinsky (Pologne) nous a rappelé les facteurs qui prédisposent aux mycoses : température et humidité, pesticides, parasites et prédateurs, pollution de l’environnement. Cet ensemble diminue la résistance du système immunitaire de l’abeille. Il a également rappelé les moyens de défense à la disposition de l’abeille : comportement hygiénique,  résistance des larves, stockage des spores dans le pro ventricule, antibiotiques naturels de la ruche... 

De nombreux apiculteurs sont confrontés au problème des mycoses, et l’utilisation des antibiotiques dans les ruches conduit à de nombreux échecs. Z. Glinsky nous a présenté un produit naturel qui permet de lutter efficacement contre les mycoses, il s’agit du CHITOZAL. Son efficacité dépasse les 80 %. Il est composé de CHITOZAN (extrait de la chitine des crustacés), d’acide salicylique (composant de l’aspirine), et d’eau. En Suède, J. Stark a établi un corollaire entre l’augmentation des mycoses dans les ruches et la mise en place des fosses à lisier dans les élevages laitiers. Les abeilles sont attirées vers le lisier par la présence de substances azotées, mais ils contiennent un grand nombre de germes et spores.

Résistance et recherche de lignées agressives face au varroa
Il convient déjà de ne pas parler de résistance mais de tolérance. Le professeur J. Poklukar (Slovénie) nous fait part de ses recherches appliquées à l’abeille carniolienne mais qui restent valables pour d’autres races. Il est possible de sélectionner des lignées tolérantes au varroa en étudiant la chute naturelle des varroas dans la ruche. L’étude de cette chute permet d’estimer la population de varroas dans la ruche et donc d’évaluer la résistance. En Slovénie les comptages s’effectuent durant la première quinzaine d’avril ce qui permet de faire une extrapolation sur l’année. Cette méthode permet de réduire le temps pour la sélection à 1 an au lieu de 2 puisque les ruches retenues le sont en début de saison. Ainsi sur 40 lignées il a été possible de repérer 3 lignées tolérantes et 3 sensibles.

Comparaison des sources de nourriture pour les races d’abeilles les plus courantes
K. KOPPLER - Allemagne) a effectué une étude comparative sur la récolte de pollen pour différentes races d’abeilles (noires, carnioliennes, italiennes et du cap). Il en ressort que notre abeille noire (Apis mellifera mellifera) récolte la plus grande quantité de pollen et la plus grande diversité de plantes. Elle est suivie d’assez près la carniolienne. L’italienne et l’abeille du Cap sont significativement différentes et inférieures aux deux premières. Cette expérience confirme l’importance de l’abeille noire dans la pollinisation et la conservation de nombreuses espèces de plantes sauvages et cultivées

L’intérêt de l’abeille noire dans les programmes d’hybridation
Les professeurs J. PRABUCKI et B. CHUDA MICKIEWICZ (Pologne) ont mis en éviden-ce la meilleure plasticité des hybrides issus de croisements avec l’abeille noire. Il est donc important pour les programmes d’hybridation de pouvoir dis-poser de races pures et en particulier d’Apis mellifera mellifera.

Les nouvelles méthodes de biométrie utilisées en Suède
P. THUNMAN nous a rappelé les méthodes traditionnelles utilisées en biométrie. Méthodes basées sur des mesures effectuées à partir de projection d’ailes sur un écran et qui permettent de déterminer la race à laquelle on a affaire. Il est possible maintenant d’utiliser un scanner pour effectuer la mesure de l’index cubital et de l’angle discoïdal. Le traitement des données s’effectue de façon assez simple par un logiciel mis au point par l’auteur et remis gracieusement à ceux qui en font la demande. Si on possède un ordinateur et un scanner de bonne qualité, on peut donc effectuer soi-même des mesures biométriques. Notre conférencier compte 40 à 50 minutes pour effectuer une mesure complète sur un échantillon de 35 abeilles d’une colonie. Plusieurs indices peuvent être pratiqués sur les ailes et conduire à une détermination plus fine que le seul indice cubital.

Méthodes de sélection pour un petit apiculteur
D. PRITCHARD (Grande-Bretagne) nous a présenté ses principes de sélection simples et faciles à mettre en oeuvre pour des apiculteurs à petit cheptel. Sa méthode repose sur quatre principes simples :

Création d’une réserve pour l’abeille noire dans le sud du Groenland
O. HERTZ (Danemark) a contribué à mettre en place un rucher conservatoire de l’abeille noire en 1995 au Groenland où il y a jamais eu d’abeilles. Dix-huit ruchettes avec des souches finlandaises ont été ainsi importées. Le climat rude n’épargne guère nos avettes qui ont été placées en plein air après un transport par bateau puis par tracteur. La bonne saison est très courte, mois à peine, mais ce territoire se

couvre de milliers de km2 de fleurs sauvages dans un endroit où l’agriculture se limite à l’élevage extensif du mouton. La première récolte a eu lieu cette année, elle a permis d’obtenir 30 kg par ruche d’un miel clair au goût agréable. Le miel est vendu sur place en pot verre de 50 grammes, au prix moyen de 550 F/kg !!!


Les ruches attendent la callune qui commence fleurir (Août 2000)

La désoperculation des cellules infestées par varroa dans des colonies d’abeilles carnica et mellifera
Le professeur K. BIENEFELD (Allemagne) a pu filmer le comportement des abeilles face au varroa : épouillage des abeilles les unes par les autres et désoperculation des cellules atteintes par le varroa afin de l’expulser de la ruche. Seules 16 % des abeilles d’une souche présentent ce comportement. Ce n’est jamais une abeille seule qui désopercule une cellule de couvain mais en général 5 ou 6. K. BIENEFELD a eu l’idée d’isoler ces 16 % d’abeilles intéressantes par leur comportement, et de leur faire pondre des oeufs comme dans une ruche orpheline. Ces oeufs qui évidemment ne sont pas fécondés donneront des mâles qui serviront à l’insémination afin de développer le caractère « désoperculation » pour les futures lignées. Il est intéressant de noter qu’à l’âge de 5 jours seulement des ouvrières peuvent se mettre à pondre. L’abeille noire présente le comportement de désoperculation mais il est inférieur à l’abeille carniolienne.

Les différentes lignées de l’abeille noire
V. PEDERSEN (Danemark) travaille sur l’ADN mitochondrial comme L. GARNERY en France. Il confirme l’existence de nombreux écotypes locaux de l’abeille noire, écotypes qu’il faudrait conserver avant qu’ils ne disparaissent. L’étude de l’ADN mitochondrial est un excellent moyen pour mettre en évidence toutes les lignées d’abeilles, et retracer leur histoire, mais c’est un procédé qui reste coûteux et ne peut être mis en pratique que par des laboratoires spécialisés. 

L’abeille noire en Europe : tour d’horizon des différents pays
Un tour de table a permis de présenter les actions pour la préservation de l’abeille noire des différents pays adhérents à la SCIAMM.

En Norvège, un territoire de 3 500 km2 a été délimité dans le sud du pays en 1994. Cette zone est protégée par des barrières naturelles montagneuses et il est interdit d’y importer une autre abeille que la noire. Un système de contrôle a été mis en place.

En Suède, un conservatoire a été mis en place sur l’île de Lurô dans le sud du pays avec une importante station de fécondation.

Au Danemark, une île de 200 km2 est réservée à l’abeille noire. On y trouve 300 à 400 colonies. Là aussi les barrières naturelles prouvent leur efficacité.

En Allemagne, un groupe s’est créé non loin de la frontière française. Il est en recherche d’abeilles noires chez les plus proches voisins (France, Suisse et Autriche) afin d’augmenter leur base de sélection.

En Grande-Bretagne, dans le Yorkshire où il existe pas de barrières naturelles, la politique est de cerner une zone avec le maximum d’abeilles afin de limiter au maximum les risques de pollution génétique.

En France enfin, plusieurs groupes travaillent sur l’abeille noire, essentiellement dans les Landes, La Savoie, le Nord-Pas-de- Calais, la Bretagne et la Normandie. Chaque région s’adapte en fonction des possibilités du milieu naturel. Le conservatoire breton, présenté par Yves LAYEC, situé sur l’île d’Ouessant, est sans doute un modèle du genre, puisque ce milieu « fermé » à 18 km du continent permet une protection remarquable. En Haute-Normandie, sur le site du Lycée agricole du Pays de Bray à Brémontier Merval, un rucher conservatoire a été créé il y a 20 ans. Il s’agit donc d’un site ouvert puisqu’il ne possède pas de barrières naturelles mais le milieu apicole environnant est assez favorable à la noire. Il faut cependant contrôler l’ensemble des ruches chaque année par biométrie. L’utilisation de l’insémination artificielle depuis 10 ans est un moyen complémentaire pour préserver la race. Chaque année des reines sont produites pour permettre aux apiculteurs du département de renouveler leurs souches.

En Suède, un conservatoire a été mis en place dur l’île de Lurö située sur le lac de Vänern dans le sud du pays. Ce lac est le 3° d’Europe, avec 5 650 km2. Une station de fécondation située sur l’île permet de produire 200 à 250 reines par an. Cette station existe depuis 1984, elle jouit d’un climat favorable à l’apiculture. Nous avons visité des ruchers d’abeilles noires situés à moins de 300 km du cercle polaire. Il est possible d’y faire des récoltes de 35 kg par an pour une saison apicole qui commence au mois de mai avec le saule, puis pissenlit, framboisier, myrtille, trèfle et enfin l’épilobe en épi. La ruche en polystyrène, de type norvégien est de plus en plus utilisée. Elle est pourtant plus humide que la ruche en bois mais tellement plus légère.

Conclusion
L’Abeille noire était encore, il y a un demi-siècle, l’unique race représentant Apis mellifera mellifera dans beaucoup de pays européens. Elle surpasse toutes ses cousines dans la récolte du pollen. Elle assure ainsi la survivance d’un grand nombre de plantes sauvages, et contribue de manière considérable à l’amélioration des rendements et de la qualité de certaines productions agricoles.

Pratiquement pas de fumée et il y a pourtant
40 personnes autour de ces ruches de sélection
du Conservatoire de l'abeille noire suédoise - août 2000

Dans la plupart des pays européens, on voit  se mobiliser des groupes afin d’entreprendre la sauvegarde d’écotypes remarquables par leur rusticité et qui peut servir de base pour des croisements appropriés. La conservation nécessite l’existence de ba-rières naturelles ou alors la mise en place de moyens très poussés.

Il est nécessaire d’effectuer en permanence des contrôles de pureté des ouches en utilisant la biométrie et si l’on peut, l’étude de l’ADN mitochondrial. En effet, l’abeille de pays n’est pas forcément une abeille noire car elle présente souvent dans son patrimoine génétique des traces d’hybridation avec des races étrangères. Il conviendrait donc, en l’absence d’étude biométrique de l’appeler « abeille locale ». 

Un gros travail reste à faire pour caractériser les nombreux écotypes locaux. Il est important de mobiliser les pouvoirs publics sur l’intérêt de ces programmes de conservation.

Ch. Gauthier - SAHN (76)
CETA de Merval - 103, route de Maintru
76660 OSMOY-SAINT-VALERY
Tél. 02 35 94 51 01

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