Géorgie, berceau de l'abeille Caucasienne
Par Gilles Fert - 
Abeilles sélectionnées


Vente de miel sur la route

Pays indépendant depuis la désintégration de l'empire Soviétique, la Géorgie est peuplée de 5,5 millions d'habitants pour une superficie de 69.700 km² (soit plus de 2 fois la Belgique). Elle est située au Sud de la chaîne du grand Caucase et au Nord des montagnes de Transcaucasie. Elle a des frontières communes avec la Turquie et l'Arménie au Sud, la Russie le Dakestan et la Chechenie au Nord, l'Azerbaïdjan à l'Est. A l'Ouest, les plages de la Mer Noire apportent une note balnéaire à l'ancienne Colchide essentiellement montagneuse.

Peuple de poètes...
L'histoire de l'apiculture Géorgienne est étroitement liée à l'histoire même du peuple Géorgien. On trouve des traces de cette activité dans les écrits les plus anciens. 600 ans avant la naissance du Christ, les Grecques venaient déjà chasser les nombreux faisans en Géorgie. Afin d'assurer la conservation de leur gibier pendant le voyage du retour, ils immergeaient la viande dans des amphores remplies de miel achetées localement (Hérodote).

Du XIIème au XVème siècle, le célèbre traité de médecine Karabadini de Zara Fanaskerteli fait référence (voir bibliographie en fin d'article). Il préconise l'utilisation de tous les produits de la ruche pour venir a bout des pathologies les plus résistantes. C'est ainsi que le pain d'abeille (pollen stocké dans les cellules par les abeilles et ayant subi une fermentation lactique) est défini par un mot bien précis en Géorgien: le "scheo". Ceci illustre la relation très forte que le peuple Géorgien entretien depuis toujours avec les abeilles et leurs produits.

Aujourd'hui aussi, l'abeille fait partie du quotidien. Les Géorgiens qui se considèrent comme un peuple de poètes se définissent ainsi: "dans tous Géorgien il y a un poète, et dans tout poète Géorgien il y a deux poètes". L'abeille est pour les Géorgiens un insecte qui côtoie Dieu. Ce petit poème contemporain de Shota Nishnianidze dédié à l'abeille en témoigne :

Abeille,
tu es Dieu vivant
travaillant intelligemment
recherchant continuellement quelque chose
chargeant ton esprit
tu regagne toujours ta ruche.
Si mes mots peuvent vraiment t'intéresser
je voudrais te dire quelque chose :
quel est le plus important pour toi
du miel pour l'homme
ou un cierge en cire d'abeille pour Dieu. 
 

Actuellement on ne brûle que des bougies et des cierges en cire d'abeille dans les églises Orthodoxes. Il n'est pas rare de rencontrer des marchands de bougies à la sortie du métro de Tbilissi . Descendus spécialement de leurs vallées montagneuses pour écouler la cire d'abeilles dans la capitale, les apiculteurs sculptent également ces bougies avec talent.

Immersion des "geja"...
A partir de 1978, la varroase élimine 90% du cheptel. Ce bouleversement de l'apiculture entraîne la disparition des ruches traditionnelles appelées "geja". Ces ruches horizontales étaient faites à partir d'une section de tronc d'arbre d'1 m de longueur et 0.30 m de diamètre environ. Fendues en 2 parties dans le sens de la longueur, elles étaient évidées en laissant une épaisseur de bois d'environ 5 cm permettant une bonne isolation durant les hivers rigoureux. L'entrée était placée à l'une des extrémités. La récolte s'effectuait tout simplement en sacrifiant quelques colonies du rucher après avoir noyé les abeilles. Une fois les chevilles de fixation retirées, la ruche était ouverte et la récolte des rayons de miel et de pain d'abeilles pouvait avoir lieu.

Vive Lénine...
En 1919, conscient du rôle de l'abeille pour l'environnement, Lénine décide que les apiculteurs seraient exemptés de taxes et d'impôts. Aujourd'hui encore, pour le plus grand bonheur des possesseurs de ruches, cette loi est toujours appliquée. Quelques observations faites par les apiculteurs locaux et décrites dans la revue apicole nationale méritent une attention particulière. Par exemple, lors du tremblement de terre de décembre 1989 de Spitak, ville située en Arménie prés de la frontière Géorgienne, les apiculteurs ont pu constater que les abeilles avaient déserté les ruches une heure avant la dramatique secousse. Ce terrible séisme eut lieu en fin de matinée. Certains apiculteurs locaux expliquent ce comportement, pour le moins étonnant, par le fait que l'abeille caucasienne vît naturellement dans des anfractuosités de rochers et non dans des arbres creux ou abris diverses comme les autres races. Ce comportement de désertion constituerait pour les essaims une sélection naturelle qui permettrait aux abeilles d'échapper à leur mort lors des nombreux tremblements de terre que connaît la région.

Une autre observation venant de Russie offre une alternative dans la lutte contre les varroas que contiennent les essaims sauvages capturés dans la nature ou à proximité des ruchers. En effet, partant du fait que les abeilles résistent à l'absence momentanée d'oxygène mais pas leurs parasites, ils immergent l'essaim nu dans une eau à 15-25° C. pendant 5 mn. environ affirmant qu'elles peuvent résister à cette plongée plus de 20 mn. Ainsi, les varroas tombent et l'essaim débarrassé de ses parasites est introduit dans une ruche.

Quant au Dr. Ivane Nicoladze, géophysicien à l'Institut de Tbilissi, et apiculteur-éleveur de reines averti, ses observations menées depuis plus de 40 ans lui permettent de dire qu'en Géorgie, la quantité de miel récolté est en relation avec l'activité à la surface du soleil. Les années durant lesquelles l'activité des taches solaires est importante, soit des cycles de 7 ans, la moyenne des récoltes est faible. Par contre les années avec une activité solaire faible soit peu d'irruption à la surface du soleil, la récolte est excellente. Ceci avec un indice de probabilité de plus de 9.

 Dans plus de 40 pays...
L'imposant Institut d'apiculture situé dans la banlieue de Tbilissi tourne au ralenti faute de moyens financiers. En effet, le pays traverse actuellement une importante crise économique . Mis en place avec l'arrivée du régime Soviétique, ce centre de recherche et de vulgarisation dirigé actuellement par le Dr. B. Tsilidze emploie toujours une cinquantaine de personnes. Le célèbre Pr. Irakli Razmadze qui avait reçu la médaille d'or au congrès Apimondia de Bucarest en 1965 surveille toujours très attentivement ses ruchettes d'observations. Ses travaux sur les caractères et les performances de l'abeille caucasienne font toujours référence.


Le Pr. Irakli Razmadze près d'une ruchette d'observation

C'est le Russe A. Boutlerov qui en 1877 attira l'attention sur l'intérêt économique et la douceur de cette abeille. On observe les premiers élevages de reines professionnels dès 1886 dans la région de Sokhumi. Certains apiculteurs possèdent plusieurs milliers de ruches. En 1906, F. Benton, qui parcourait le monde à la recherche de l'abeille idéale, ramena aux Etat-Unis quelques reines dans ses bagages. D.L. Andgouladze signale en 1971 que "la Géorgie offre des conditions naturelles qui défavorisent la production du miel: diversité du relief, variations de climat, sécheresse prolongée pendant la période où l'abeille pourrait butiner, brusques précipitations, vents fréquents. Ces conditions climatiques difficiles ont sélectionné au cours des siècles les qualités qui ont fait la renommée de l'abeilles grise. Et c'est aussi ce qui explique que l'abeille de Géorgie, placée dans des conditions climatiques relativement stables et ayant à sa portée des plantes mellifères en abondance, a une productivité bien supérieure à celle des autres espèces d'abeilles".


Vente de bougies dans le métro

 

Aujourd'hui, l'abeille caucasienne (Apis mellifera caucasica) est réputée dans le monde entier pour ses qualités comme nous le décrit le Pr. I.Nicoladze. Particulièrement douce et bien adaptée aux hivers longs et rigoureux, elle est exportée dans plus de 40 pays. Moins prolifique que l'abeille Italienne (Apis mellifera ligustica) elle n'offre pas les mêmes possibilités pour la production des essaims par exemple. Par contre concernant la récolte de miel, exploitée pure ou en croisement avec d'autres races elle donne d'excellents rendements. La taille de sa langue est la plus longue de toutes les races soit 7,2 mm. L'abeille noire (Apis mellifera mellifera) ayant une langue de 6,3 mm (Ruttner F. 1988). C'est donc sur les miellées comme l'acacia et les trèfles, plantes aux corolles profondes, qu'elle se distingue. Très rustique, elle peut travailler sous la bruine à partir de 10° C. Le berceau d'origine géographique est les profondes vallées de Mingrelie au Nord-ouest de la Géorgie, versant Sud du Grand Caucase, ceci justifiant son nom commun, la grise des montagnes. Dès que l'on s'écarte de cette zone, on constate une influence de l'abeille Iranienne (Apis mellifera remipes). Plus jaune que la caucasienne, elle est également plus agressive. On rencontre cette abeille jaune presque pure dans la partie Est du pays lorsqu'on se dirige vers la mer Caspienne ou l'Arménie. 


Rucher de Dadant 10 cadres

L'acacia, l'or blanc...
Les ressources mellifères du pays varient en fonction de l'altitude. Elles sont assez représentatives d'une flore de climat tempéré. La Géorgie est située environ à la latitude du Sud de la France. Les principales miellées sont l'acacia (Robinia pseudo acacia) et le châtaignier (Castanea sativa). Ensuite, suivant les régions on trouve essentiellement les trèfles, tilleul, fruitiers, sarrasin, (Amorpha fructicosa), etc....produisant d'excellents miels toutes fleurs. La moyenne de production à la ruche sédentaire est d'environ 35 Kg pour 2 récoltes annuelles. Le prix de vente est relativement élevé vu le pouvoir d'achat local, soit 25 à 30 FF/kg au détail. Les exportations sont actuellement très faibles. Seulement quelques dizaines de tonnes d'acacia vers la Turquie au prix de 14 FF/kg. La lutte contre la varroase se fait actuellement à l'aide d'un traitement annuel à l'Amitraz pendant l'arrêt de ponte de novembre à février. Le pays semble indemne de loque américaine, seulement quelques cas de loque Européenne.


Gia éleveur de reines

En parallèle à la production de miel, les apiculteurs se diversifient de plus en plus en élevant des reines destinées à l'exportation. La sélection est principalement basée sur le critère de production de miel d'acacia. Les techniques d'élevages sont assez comparables à ce que l'on rencontre dans les autres pays, avec le souci constant de maintenir la douceur de cette abeille unique. Les nuclei de fécondation le plus souvent composés de 4 compartiments sont peuplés début mai. Les finisseurs verticaux reçoivent une quarantaine de cellules royales au maximum.

Suite à la sévère crise économique actuelle, (90% de chômage à Tbilissi), l'apiculture connaît une forte croissance. C'est ainsi qu'on rencontre des éleveurs de reines anciens professeurs d'économie ou ingénieurs en informatique. Actuellement, bien qu'il soit difficile d'établire des statistiques, d'après l'Institut apicole de Tbilissi, plus de 1.600 familles vivent du produit de leur ruches. Avec une moyenne de 120 colonies par exploitation, la marge de développement est encore très large compte tenu du potentiel apicole important que renferme le pays.

Plus de 80 % des ruches sont de type Dadant 10 cadres, le reste est en Dadant Root 12 cadres et quelques Layens aux dimensions locales.

De par sa proximité géographique avec l'Europe de l'Ouest, et la renommée de son abeille, la Géorgie peut très bien devenir un des principaux fournisseur de reines et de paquets d'abeilles dans les années à venir. Le potentiel humain existe, reste à sortir de la crise économique actuelle.

Pour en savoir plus

 Gilles Fert
Apiculteur Eleveur
 

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