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Et si le pire était à venir ?
Par Paul Schweitzer

Introduction
Dans son numéro du 14 février dernier, en page 8, le journal « Le Monde » consacre une demi-page à la métamorphose de la forêt française sous l’effet du changement climatique. Il publie la très intéressante cartographie ci-contre qui modélise l’impact du réchauffement climatique. En fait, cette iconographie est établie à partir de données figurant dans le résumé du rapport final du projet « CARBOFOR » (Séquestration de carbone dans les grands écosystèmes forestiers en France).

Depuis 2000, dans différents articles cités en annexe, j’interpelle régulièrement les lecteurs d’ « Abeille de France » sur les conséquences du réchauffement climatique et des autres effetsanthropiques sur l’apiculture des prochaines décennies. Les événements récents avec la découverte de Nosema ceranæ, l’arrivée de Vespa velutina, les dépopulations d’abeilles confirment malheureusement ce que je prévoyais. Les rapports de l’INRA sur la forêt également et l’analyse fine du document « CARBOFOR » permettent de faire des projections sur les conséquences apicoles de la modification des écosystèmes forestiers qui laissent à penser que le pire est probablement encore à venir. Comme je l’ai déjà dit et écrit : la végétation c’est le « fond de commerce » de l’apiculture. Toute modification de la végétation ne peut qu’avoir des conséquences directes sur les activités apicoles.

La végétation de la France dans les prochaines décennies
La cartographie établie à partir des données de l’INRA montre que la France peut être divisée en 5 domaines climatiques : méditerranéen, aquitain, atlantique, continental et montagnard. Chacun à ses spécificités propres et correspond à une végétation qui lui est adaptée. Ainsi, le domaine méditerranéen est le domaine du chêne vert (Quercus ilex) et du chêne-liège (Quercus suber), le domaine aquitain celui du pin maritime (Pinus pinaster) et du chêne tauzin (Quercus pyrenaica), le domaine atlantique celui du châtaignier (Castanea sativa) et du néflier (Mespilus germanica), le domaine continental celui des érables (Acer sp.), du hêtre (Fagus sylvatica) et du pin sylvestre (Pinus sylvestris) et enfin le domaine montagnard celui des pins (Pinus sp.), des érables (Acer sp.) et du sapin (Abies alba). À chacune de ces espèces caractéristiques en sont bien sûr associées d’autres dont beaucoup ont une très grande en économie et en écologie apicole…

pire venir 1

En comparant la carte de la situation actuelle avec celle de la projection pour 2100, on est frappé par la disparition presque totale du domaine continental associée à une très forte extension des domaines méditerranéens et aquitains. Des espèces comme le hêtre vont presque complètement disparaître de l’hexagone pour être repoussées vers les latitudes nord. Le hêtre n’a pas un grand intérêt apicole direct bien qu’il puisse produire du miellat.

Par contre, certaines espèces sont associées aux hêtraies en ont beaucoup : c’est le cas de deux érables, l’érable sycomore (Acer pseudoplatanus) et l’érable plane (Acer platanoïdes). Les miels monofloraux d’érables restent exceptionnels. Mais, les pollens de ces différentes essences se retrouvent quelquefois massivement dans les miels printaniers. Ils sont également très présents dans beaucoup de miels alpins. Plus connus et souvent présents dans les mêmes biotopes, les tilleuls, le tilleul à petites feuilles (Tilia cordata) et le tilleul à grandes feuilles (Tilia platyphyllos) vont également régresser sans disparaître complètement. Les chênes ont une très grande importance pour l’apiculture. D’une part, les abeilles récoltent massivement leur pollen et, d’autre part, ce sont souvent de grands producteurs de miellat. Leur répartition en France va également être bouleversée.

Neuf espèces de chênes y sont présentes naturellement : le chêne sessile (Quercus petræa) dans les domaines atlantique et continental, le chêne pédonculé (Quercus robur) dans ces mêmes domaines mais également dans le domaine aquitain. Dans le domaine méditerranéen le chêne vert et le chêne-liège déjà cités mais également le chêne pubescent (Quercus pubescens) lequel s’étend également dans le domaine aquitain et une partie du domaine atlantique. Le « Tauzin » s’étend, quant à lui, du Bassin aquitain au sud de la Bretagne. D’autres ont une distribution plus sporadique : le chêne chevelu (Quercus cerris), le chêne rouge (Quercus rubra), le chêne kermès (Quercus coccifera).

 Des espèces américaines ont également été introduites. Les modifications climatiques vont évidemment se traduire par une extension des espèces méditerranéennes au détriment des espèces plus continentales.

La disparition de la couleur « bleu clair » sur la carte est également évidente. Dès 2001, j’avais déjà signalé le risque que faisaient peser les modifications climatiques sur certaines forêts de résineux en particulier dans le massif vosgien. Sauf ingénierie humaine qui arriverait à créer des variétés résistantes, la majorité de nos forêts de sapin sont condamnées et le miel de sapin français risque fort de disparaître complètement de nos étals. Déjà fragilisée par les pluies acides puis par la tempête de 1999 la sapinière vosgienne, comme beaucoup d’autres sapinières françaises, va mourir. Elle pourrait être remplacée par une pinède et au XXIIe siècle on récoltera peut-être du miel de pin des Vosges. Mais la période de transition va être très difficile.

L’agriculture peut s’adapter assez rapidement aux changements climatiques. La majorité des espèces cultivées étant annuelle, il suffira progressivement de faire évoluer les cultures au gré du réchauffement et des nouvelles conditions climatiques. Pour l’arboriculture et la viticulture, c’est déjà un peu plus difficile, mais le renouvellement de ces essences est relativement rapide. Pour la forêt, tout se complique. Son renouvellement est lent et il faudrait planter dès aujourd’hui des espèces capables de supporter les canicules à répétition qui sont prévues à partir de 2050. L’INRA et l’ONF sont conscients du problème et y travaillent. Les paysages français vont être profondément transformés dans les décennies à venir. Des espèces à intérêts apicoles comme le robinier faux acacia et le châtaignier pourraient même remplacer les chênes. Mais tout n’est pas aussi simple…

Des parasites nouveaux
Le réchauffement climatique, le dépérissement forestier et les différentes actions anthropiques vont être accompagnés par la disparition d’un grand nombre d’espèces animales et végétales qui sont associées à chaque biotope mais également par la pullulation et l’arrivée de toute une noria d’espèces anciennes ou nouvelles, invasives ou non, dont beaucoup de parasites dont il est impossible de prévoir les conséquences. Il est possible que certains parasites soient même favorables à l’apiculture par la production de miellat. L’exemple du flatide pruineux (Metcalfa pruinosa) plus connu sous cicadelle(1) est éloquent. Arrivé en Italie par les ports de l’Adriatique, ce ravageur provoque de grands dégâts à la forêt et à certaines cultures méditerranéennes (arboriculture, vigne…).

Mais c’est également un très grand producteur de miellat. Son caractère ubiquiste rend sa destruction très difficile. La lutte biologique avec un hyménoptère parasite du flatide, Neodrynus typhlocybae, donne d’assez bons résultats. Mais, la partie est loin d’être gagné. Son extension continue et le réchauffement climatique favorise son avancée vers le nord. Mais d’autres espèces vont inévitablement débarquer…

C’est par centaines que l’on constate tous les ans l’arrivée d’espèces nouvelles tous continents confondus. Rien que pour les espèces qui concernent l’apiculture la liste s’allonge presque chaque année maintenant : du côté des arthropodes : Varroa destructor, Tropilælaps claræ, Æthina tumida, Vespa velutina, Nosema ceranæ, Metacalfa pruinosa, l’abeille elle-même avec Apis scutellata ainsi que, très probablement, de nombreux virus et de très nombreuses espèces végétales devenues de véritables pestes…

Au départ, l’arrivée d’une nouvelle espèce s’accompagne évidemment d’une augmentation de la biodiversité. Devenant invasives, ces espèces éliminent bien souvent des espèces indigènes avec alors en corollaire une diminution de la biodiversité. C’est actuellement la deuxième cause de cette diminution. Nous allons payer très cher l’effet cumulatif du réchauffement climatique, de la disparition des barrières naturelles entre les espèces, des pesticides (insecticides, acaricides et herbicides confondus)…

Nous sommes tous coupables. Les apiculteurs comme les autres… La solution ne peut venir que d’une prise de conscience générale où chacun reconnaît ses propres responsabilités…

(1)
Contrairement à ce qui est généralement écrit partout, « Metcalfa pruinosa » n’est pas une cicadelle, mais un flatide.
Paul Schweitzer
Laboratoire d’analyses et d’écologie apicole
© CETAM-Lorraine 2008

Articles associés déjà parus dans « Abeille de France »
2000 : « L’écologie de la forêt »

2001 : « L’eucalyptus des Vosges »
2002 : « Quels miels mangerons-nous demain ?
2003 : « L’apiculture est-elle menacée par les espèces invasives ? »
2003 : « S’adapter ou mourir ? »
2004 : « 1999-2004 ou les conséquences d’une tempête »
2004 : « La forêt »
2005 : « Au secours, Terre, ta biodiversité fout le camp »
2006 : « La mémoire de notre temps »
2006 : « Parasitisme et apiculture »
2007 : « Notre belle Terre bleue survivra-t-elle à la révolution verte ? »

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