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estivage 1

Estivage, pillage et orphelinage
Par B. Cartel

Après les premières récoltes de fin juin, l’apiculteur peut pratiquer une transhumance pour profiter d’une miellée monoflorale ou estiver pour les gens de la montagne. Au rucher et au fil des mois, nous remarquons quelques changements de comportement de nos abeilles : une irritabilité accrue, un contact plus difficile homme/abeilles et le rejet hors de la ruche de la gent masculine… Alors que l’on avait presque oublié varroa, l’apparition sur la planche de vol de quelques abeilles atrophiées nous rappelle que le vampire est toujours là et que déjà il faut penser à le combattre vigoureusement. Bref, les occupations ne nous laissent pas au repos. Entre activité et farniente, l’apiculteur a choisi : il lui faut assumer le suivi de ses colonies.

Le moment d’estiver
Dans les régions de montagne, les apiculteurs ont la possibilité de transhumer en altitude : c’est l’estivage. Dès la mi-juin, les fleurs commencent à manquer en plaine, alors que les prairies d’alpage en sont couvertes. Et quelle flore ! Selon les niveaux d’altitude, selon les versants et les types de sol, on y trouve une multitude d’espèces dont de très nombreuses sont mellifères : sainfoin et géranium des montagnes, rhododendron, myrtille, gentiane jaune, framboisier, centaurée, astrance…

La tentation de récolter du miel de montagne, voire de haute montagne est grande, d’autant que les alpages sont souvent à proximité. Avant de s’engager dans cette démarche, l’apiculteur débutant doit être conscient des avantages mais aussi des inconvénients de l’estivage.

D’abord, il lui est nécessaire de trouver un emplacement qui soit accessible quelles que soient les conditions météo et qui reste isolé des chemins fréquentés. Souvent privés, les alpages sont largement pâturés dans d’immenses parcs, dans lesquels les ruchers ne sont pas les bienvenus.

Il faut également penser aux conditions climatiques, difficiles et changeantes : dès que l’on gagne 100 mètres d’altitude, on perd environ 0,7° centigrade. Ainsi, le fait de passer d’une vallée située à 600 m d’altitude à un alpage installé à 1 500 m, cause une perte de 5 à 6°. Si l’été est chaud, il y aura récolte. S’il est pluvieux, pourri, non seulement il n’y aura pas de récolte, mais les ruches risquent d’être plus légères à la descente qu’à la montée ! Il n’est pas exceptionnel qu’une chute de neige vienne couvrir, même ponctuellement, les immensités fleuries. Adieu alors les montées de nectar pour quelques jours et si les colonies n’ont pas de réserves suffisantes, certaines d’entre elles peuvent mourir de faim, ce qui paraît incroyable pour qui n’a jamais pratiqué l’estive.

C’est alors que l’apiculteur déçu pense : « c’est fini, je ne remonterai plus ! ». Au printemps suivant, la chaleur et les beaux jours revenant dans la plaine, il oublie tout et renouvelle l’aventure. Compte tenu des difficultés techniques (transport, manutention en terrain accidenté) et de l’incertitude liée au climat, le choix n’est pas évident, mais quelle récompense quand l’été est favorable ! la qualité du miel récolté est exceptionnelle et celui qui en a goûté n’en veut plus d’autre…

Changement d’humeur
Une autre conséquence de la rareté des ressources nectarifères se remarque par le changement de comportement des abeilles. Alors qu’elles étaient passives ou agréables et que les visites au rucher ne nécessitaient qu’une protection légère, elles deviennent progressivement agressives. Est-ce l’instinct de protection du territoire qui reprend ses droits lorsque les ressources tarissent ? À nous de nous adapter en prenant de plus en plus de précautions, lors de nos visites et interventions. Si par exemple la recherche d’une reine ne posait pas de problème particulier en mai/juin, cette même opération peut se révéler problématique ou même impossible certains jours où les fleurs ne génèrent aucun nectar. À peine la ruche est-elle ouverte qu’une effervescence se déclenche et les attaques ne tardent pas. Si l’on insiste, elles s’amplifient.

C’est une phérormone du venin, l’acétate d’isoamyl, à odeur de banane qui dirige les abeilles sur le point faible de notre protection vestimentaire. Dans ce cas, renoncer, fermer la ruche, c’est faire preuve de sagesse.

Le massacre des faux-bourdons
Dans les ruches encore populeuses, les quelques centaines de faux-bourdons deviennent inutiles aux yeux des abeilles. Il n’y a quasiment plus de reines à féconder et leur présence représente des bouches inutiles à nourrir, d’autant que le nectar se faire rare. Quel est ce mot de passe ou cette consigne qui circule dans toutes les ruches ou l’élimination physique des faux-bourdons commence ? Les jeunes mâles ne sont plus nourris. Les plus anciens toujours prompts à se remplir le jabot sont interdits d’accès aux réserves. Alors qu’ils avaient la liberté de circuler dans la ruche et dans les ruches voisines, ils deviennent partout indésirables. On n’en veut plus. Les abeilles, peut-être les butineuses sans emploi les pourchassent, les tirent, les mordent, les jettent par-dessus la planche de vol. Certains tentent de revenir mais en vain. Ils finissent leur vie lamentablement affamés, épuisés.

La ruche connaît-elle une loi économique qui énonce que ne doivent vivre seulement les ressortissants utiles à sa société ? Nos anciens le pensaient et avaient mis au point une pratique apicole qui consistait à supprimer les mâles à l’aide de pièges placés au trou de vol. Cette pratique est maintenant abandonnée car il semble bien que d’une part les abeilles les remplacent en en enlevant tout autant et que d’autre part, les rendements en miel ne diffèrent que peu, qu’il y ait des mâles ou non dans la ruche.

Le pillage
Pendant les miellées, il n’y a généralement pas de pillage, puisque le nectar coule pour tout le monde. Par conséquent, les ruches n’ont pas besoin de gardiennes, d’ailleurs on en observe très peu. Tout cela change avec la rareté ou avec la diminution d’intensité des miellées. Devenues oisives, certaines colonies n’hésitent pas à voler les provisions des nuclei ou des ruches mal protégées, faibles, malades.

On parle alors de pillage. Il peut être latent ou violent. Dans le premier cas, l’apiculteur ne s’en rend pas toujours compte puisque les signes de pillage sont à peine perceptibles : une activité un peu soutenue d’une ruche faible ne se remarque pas forcément d’autant que les abeilles pillardes, entrent et sortent de la ruche pillée sans qu’il y ait de réaction de cette dernière. Elle accepte pratiquement ces étrangères qui dérobent peu à peu le miel engrangé.
Ce type de pillage latent peut durer jusqu’à l’épuisement des réserves de la colonie pillée, laquelle n’a plus grand-chose à espérer quant à sa survie.

Un apiculteur observateur m’a signalé avoir vu un pillage latent par un fond de ruche grillagé. Les pillardes quémandaient du miel que les habitantes leur offraient…

Le remède avait consisté à superposer 2 grilles distantes de 10 mm environ qui interdit tout contact entre les abeilles. Dans l’autre cas, celui du pillage violent, la violation des ruches pillées est telle qu’il est facile de s’en apercevoir : face à la frénésie des pillardes, la réaction des gardiennes est active. Il y a bataille et l’on observe des corps à corps extrêmement violents. Il est urgent de mettre fin à ces dérèglements en prenant immédiatement les mesures suivantes :

Pour clore ce chapitre, nous rappelons avec insistance qu’il est plus facile d’éviter le pillage que d’y remédier. De plus, un pillage généralisé peut être à l’origine d’attaques dirigées à l’encontre d’animaux ou de personnes circulant dans l’environnement du rucher. Les conséquences imprévisibles peuvent être parfois dramatiques.

Colonies orphelines
Ce sujet a déjà été abondamment traité le mois précédent. Mais l’expérience prouve qu’en apiculture, la redite d’un sujet complexe comme celui de l’orphelinage est profitable, d’autant qu’il est exposé différemment.

Dans ce sujet qui nous préoccupe, la colonie d’abord orpheline peut dans le temps devenir bourdonneuse, ce qui complique la marche à suivre.

C’est au cours de la visite d’une colonie dont l’activité décroît que l’on constate qu’elle n’a plus de couvain. Parfois, on n’observe que du couvain de mâles et en cherchant mieux, on distingue aussi quelques œufs disséminés et parfois encore 2 ou 3 œufs par cellule.

Que se passe-t-il ? La colonie est généralement orpheline ; ce sont certaines ouvrières qui dans ce cas précis se sont mises à pondre. N’étant pas fécondés, ces œufs ne donneront naissance qu’à des mâles.

Autre hypothèse cause de l’orphelinage, cette colonie possède bien sa reine mais elle est âgée et sa spermathèque est vide. Elle ne pond que quelques œufs non fécondés, ne donnant vie également qu’à des mâles. Que faire ? Une première question se pose : la colonie vaut elle la peine d’être récupérée, sachant qu’elle devra affronter les difficultés d’un prochain hivernage ? C’est souvent le cas. Aussi, il ne reste qu’à récupérer la population existante et la proposer à une colonie voisine. Nous procédons de la façon suivante :

  1. Enfumer copieusement cette colonie orpheline B (la souche), ce qui incite les abeilles à se gorger de miel ;
  2. Déplacer la ruche et la remplacer par une ruche A vide à fond amovible ou 2 corps de hausses vides placés sur un plateau ;
  3. Emmener la ruche orpheline B à une centaine de mètres du rucher et brosser les abeilles dans l’herbe ;
  4. Trier les cadres : ceux contenant du couvain seront fondus après la manœuvre, car la majorité des varroas est concentrée dans ce couvain de mâles. Les cadres sans couvain sont ramenés au rucher et introduits dans la ruche A vide de remplacement où les abeilles brossées sont arrivées avant nous, abandonnant sur place les pondeuses qui ne peuvent pas voler ou l’éventuelle vieille reine.

Cette population sera réunie le soir même à une colonie voisine, par la méthode du « papier journal » telle que nous la décrivons :

Mais il se peut que la colonie orpheline depuis peu soit récupérable. Le processus de récupération est un peu différent. Nous ne nous servirons pas de la ruche (B). Après brossage des abeilles dans l’herbe, on remet la ruche souche (A) à son emplacement d’origine avec ses cadres, exclusion faite des cadres contenant le couvain de mâles. Ils seront triés comme indiqué plus haut (alinéa 4). Les abeilles libérées des pondeuses réinvestissent la ruche et le remérage devient alors possible.

Au moins trois solutions sont possibles : la première consiste à offrir à la colonie un cadre contenant une bonne surface de couvain d’ouvrières prêtes à naître ainsi que des œufs ou des larves de moins de 2 jours.

Un élevage royal sera très certainement entrepris par les soins des ouvrières naissantes et si c’est le cas, la ponte interviendra 25 à 30 jours après l’opération.

La deuxième solution consiste à offrir à la colonie une cellule royale prête à éclore. Le prélèvement d’une cellule royale operculée, la préparation (découpage des cires excédentaires, l’enveloppement avec du papier aluminium du corps de la cellule, à l’exclusion de la zone d’extrémité sur 5 à 6 mm), le transport et la mise en place de la cellule royale restent des opérations assez délicates mais qui méritent d’être essayées.

Enfin, la troisième solution consiste à introduire une reine en ponte plutôt âgée : contrairement à toute logique, elle sera mieux acceptée qu’une jeune qui, vive, risque d’être « emballée », c’est-à-dire étouffée par un groupe d’abeilles. Pourquoi ce comportement belliqueux et suicidaire ? Mystère…

Il faudra attendre au moins une semaine pour vérifier la réussite ou l’échec du remérage. En cas d’échec, il reste la première solution ou la réunion. En cas de réussite et après 3 ou 4 semaines, le remplacement de la reine âgée sera envisagé puisque la colonie aura retrouvé une vie paisible.

Traiter Varroa destructor
Dès la mi-août, après la récolte et selon les consignes données par le Groupement de Défense Sanitaire Apicole départemental, il faut traiter les colonies contre la varroase. On ne répétera jamais assez cette consigne. La pression du parasite est devenue importante, selon la règle qui dit que le nombre d’acariens double chaque mois.

Par ailleurs, la reine ralentissant sa ponte dès fin juillet, la surface de couvain diminue et par voie de conséquence le pourcentage de larves parasitées augmente et à terme celui des abeilles. Alors que la colonie devrait commencer à générer des abeilles d’hiver résistantes, à longue vie, ayant pour mission d’assurer l’élevage printanier, cette pression qui s’accentue va provoquer le contraire : la naissance d’abeilles affaiblies par les ponctions répétées d’hémolymphe, contaminées par les différents virus que varroa lui inocule, ou carrément atrophiées. Il est urgent de traiter mais avec quel médicament ? Il n’est pas de notre compétence de lister tous les produits qui circulent dans notre pays pour lutter contre la varroase. Nous nous limiterons à ceux qui ont reçu une Autorisation de Mise sur le Marché (A.M.M.) : ils ont été étudiés pour respecter les abeilles, l’opérateur qui les manipule, les produits de la ruche et en bout de chaîne, le consommateur. Ce sont des médicaments à libération lente dont l’action se prolonge dans le temps. Actuellement, on considère que l’efficacité d’un traitement bien conduit de fin d’été ne devrait pas être inférieure à 90 %. Les acariens restants (10 %) ne mettent pas en péril la colonie qui peut attendre le traitement de l’année suivante. En dessous de ce taux, un contrôle hivernal en période hors couvain faisant office de traitement ponctuel nous paraît indispensable. Nous en reparlerons dans le numéro de « L’Abeille de France » de décembre 2003.

Pour qu’une efficacité soit maximale, il faut qu’il y ait un contact physique pendant la durée préconisée, entre le médicament et les abeilles. Celles-ci se chargent de matière active et par le biais des échanges dans la colonie, elle arrive aux parasites. Ils sont soit sur les abeilles, soit dans le couvain operculé, en phase de reproduction.

Dans le premier cas, la matière active atteindra assez rapidement les varroas postés sur les abeilles. Pour ceux cachés sous l’opercule, il faudra nécessairement attendre l’émergence de l’abeille entraînant celle des varroas femelles, fondatrices ou nouvellement nées. Pas de souci pour les mâles, ils meurent dans la cellule, après avoir joué leur rôle de reproducteur.

Médicaments disponibles ayant reçu une A.M.M.
Les quelques données ci-dessus sont générales. Il est conseillé aux utilisateurs de s’informer des consignes locales plus précises auprès du fournisseur ou du G.D.S.A. départemental. Comme on le constate, le choix est restreint quand on exclut Apistan dont la molécule active, le fluvalinate n’a plus d’effet létal suffisant sur varroa. Retrouverons-nous un jour son efficacité qui au début de son emploi n’a jamais été égalée ? Dans ces conditions, il ne reste que les deux autres médicaments. En préconisant l’emploi de l’un des deux, nous prenons le risque de cumuler les avantages mais aussi les inconvénients, tels que l’accumulation de résidus dans les cires.

Pourquoi ne pas tenter l’alternance, les qualités de l’un compensant les défauts de l’autre et vice-versa ? On pourrait par là même limiter leurs taux de résidus notamment dans les cires.

Désinfection, nettoyage des bois des cadres
Certains d’entre nous utilisent un cérificateur pour fondre la cire des cadres réformés. En plein soleil, la température dans un cérificateur bien isolé peut atteindre 100°. Après que la cire soit
fondue, il reste à gratter les brèches adhérentes qui sont constituées pour une bonne part d’une superposition de cocons. Les puristes souhaitent ensuite désinfecter les boiseries.

Plusieurs possibilités peuvent être mises en œuvre, comme le passage à la flamme, le trempage dans de l’eau javellisée ou le procédé de la chaleur humide. René-Charles, un de nos collègues nous propose sa façon de faire. Pour cela, il faut disposer d’un fût métallique d’environ 200 litres. On le pose sur deux parpaings distants d’environ 40 cm. Au fond du fût, on a déposé sur le champ, trois briques sur lesquelles reposeront les cadres installés à plat et en quinconce, jusqu’en haut du fût. On verse alors 20 litres d’eau, de façon à noyer les briques. Le fût est enfin couvert d’une plaque quelconque lestée, assurant une bonne étanchéité à la vapeur. La source de chaleur mise en place sous le fût peut être diverse : chalumeau, brasier… Elle permet de mettre l’eau en ébullition et de la maintenir pendant deux heures. La vapeur d’eau produite fond les reliquats de cire et stérilise les boiseries.

Après un temps suffisant de refroidissement, les cadres sont retirés et installés toujours à plat et en quinconce, pour éviter toute déformation et pour favoriser un séchage lent.

Cette méthode est efficace, ne coûte rien si l’on utilise du bois comme énergie et le résultat est satisfaisant. Merci René-Charles de nous avoir communiqué votre savoir-faire.

Dès fin août, nous allons tourner une page et amorcer déjà la prochaine saison. La reprise de ponte de fin d’été va générer les fameuses abeilles d’hiver chargées de transmettre le flambeau de la vie de nos ruches. Compte tenu de leur fonction majeure, elles doivent être fortes et saines et ne pas avoir subi les ponctions délétères de varroa. C’est pour cela que le calendrier des traitements d’été doit être respecté par tous. La négligence d’un seul d’entre nous entraîne une recontamination chez les autres. C’est injuste. Mais il se peut qu’une difficulté temporaire empêche un apiculteur sérieux de pratiquer à temps ses traitements. Il peut demander l’aide d’un collègue qui ne manquera pas de le dépanner. L’entraide reste et doit rester une valeur sûre et reconnue.

Bonne récolte à tous.
B. Cartel

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