Apiculture à Madagascar I

par Gilles Fert

madagascar 3 

Lorsque les Tanala, jadis, trouvaient du miel dans la forêt, ils en déposaient un peu dans une feuille de longozo formée en cuillère, qu'ils laissaient sur le sol et remerciaient les esprits : "Voici, ô Fahasivy, maîtres de la terre, nous avons trouvé ici du miel et l'avons pris, alors nous vous offrons ceci, mangez bien, mangez comme il convient..."(Varihambo) -  (Beaujard P. Princes et Paysans. L'Harmattan 1983.)

Nos recherches bibliographiques nous laissaient entrevoir une importance réelle de l'abeille dans le quotidien malgache, mais notre expérience de plusieurs mois sur le terrain vint confirmer les écrits, de plus elle nous fit pénétrer au cœur d'une véritable civilisation du miel aux richesses insoupçonnées.

Le miel, aliment de choix, intervient sous toutes ses formes au cours de divers rites et cultes, héritage des ancêtres. Il ne peut passer inaperçu, même aux yeux d'un néophyte et il est à ce point présent qu'on le trouve dans bien des cas. La consommation moyenne de miel est très importante. D'après les travaux de Douhet M. (1965) ou de Chandler (1975), elle serait de 4 Kg/an par habitant. En comparaison sachons que les Français en consomment seulement 500 g. N'importe quel marché de campagne nous fait découvrir 2 à 3 vendeurs de miel distribuant pour une modique somme un petit morceau de rayon enveloppé dans une feuille de bananier, friandise très appréciée qui fait pétiller les yeux de nombreux gourmands. C'est ainsi qu'à Tananarive, nous avons pu dénombrer plus d'une quinzaine de vendeurs de miel sur le célèbre marché du Zoma.

"Tantely" (miel), associé à la douceur se donne volontiers pour prénom à un garçon comme à un fille. De plus de noms tels "Ambohitantely" (montagne de miel) ou "Lokobé" (lieux regorgeant de cire d'abeille), reflètent une importance traditionnelle de l'abeille. Enfin, en feuilletant un recueil de proverbes, on en trouve pas moins d'une vingtaine se rapportant au miel ou aux abeilles.

madagascar_9.jpg (10440 octets)

Situation géographique
L'île de Madagascar est située dans l'océan Indien, séparée de l'Afrique par le canal de Mozambique d'une largeur de 400 Km. Massive, elle l'est par la grande étendue et l'absence de découpures importantes. Avec ses 592 000 Km2 , elle a la superficie de la France, de la Belgique, de la Hollande et du Luxembourg réunis. 5000 Km de côte font d'elle un véritable petit continent. Traversée au Sud par le tropique du Capricorne, elle devrait connaître un climat chaud et humide. Or tout ici est contraste et une grande partie de l'île est au dessus de 500 m. On distingue donc différents types de paysages.

  • Les hauts plateaux du centre, bordés à l'Est par une forêt presque impénétrable, jouissent d'un climat tempéré. On y cultive surtout du riz nourriture essentielle traditionnelle et irremplaçable mais le manioc, maïs, arachide, pommes de terre et haricots réussissent aussi bien.
  • La côte Est est une immense forêt où la température reste élevée, et où les pluies sont abondantes toute l'année. C'est dans ces régions que le miel devient une ressource primordiale, et que les traditions autour des abeilles sont les plus présentes.
  • Le Sud Malgache n'est qu'une immensité désolée presque sans eau, traversée de montagnes sans autre végétation qu'une flore mexicaine et des baobabs.
  • Les plaines de l'Ouest abritées de la mousson sont chaudes et sèches, on y cultive tabac, coton, pois du cap, riz, sisal et manioc.

Madagascar était autrefois presque entièrement boisée. Mais la majeure partie des forêt a été détruite par l'homme et par le feu, cette destruction se poursuivant malheureusement tous le jours. Il n'en reste plus guère maintenant que 8 millions d'hectares environ, soit 13 % de la surface. La raréfaction des arbres a entraîné l'appauvrissement de la faune qui reste cependant très variée et très curieuse.

Sur 8 000 000 d'habitants, la paysannerie compte bien 6 millions d'individus, la moitié de la population a moins de 20 ans, le taux de croissance annuelle est l'un des plus élevé au monde, soit 3 %.

Parmi les pays en voie de développement, il est peut-être le seul à posséder d'infinies étendues cultivables, une pluviométrie abondante, des cours d'eau et des lacs inutilisés, et des produits riches tels : café, vanille, girofle, sisal, poivre, sucre de canne et tabac. Si sa natalité galopante pose quelques problèmes, il reste, quoiqu'on en dise, capable de nourrir dix fois plus de monde qu'il n'en compte à l'heure actuelle.

Madagascar n'est pas seulement africaine, c'est un petit monde à part : sa flore, sa faune, son humanité surtout trahissent des rapports inattendus avec les pays du Sud-Est Asiatique et aussi avec les îles Malaises et Mélanésiennes.

Devant cette diversité ethnique, on s'attendrait à être en présence d'un damier linguistique représentatif de l'hétérogénéité anthropologique de la population. Or il n'en est rien, tous parlent une même langue : le malgache. Le paradoxe le plus étonnant de Madagascar est de réunir sur un même territoire insulaire Africains et Asiatiques.

madagascar_2.jpg (5132 octets)


Utilisation du miel et de la cire
4 Kg de miel par habitant : hypothèse qui semble se vérifier lorsque l'on a l'occasion de partager la vie des malgaches. La plupart du miel se retrouve dans la consommation courante, et accompagne différents plats tels que le riz, tarots, patates douces, etc. Si comme on le verra au long de ce reportage, il intervient au cours de différents rites sous formes d'offrandes, il est également utilisé à d'autres fins.

Ainsi le remède miracle malgache est-il incontestablement ce mélange de miel et de gingembre pilé. Parfois, le gingembre sera mis à bouillir dans l'eau et le miel viendra adoucir cette solution avant la consommation. On accorde toutes les vertus à cette potion miracle, notamment contre le rhume et tous les problèmes respiratoires.Certains nous affirment venir à bout de la gastrite grâce à du miel dissout dans du lait tiède pris le matin à jeun.

Connaissant les vertus antiseptiques du miel, on en recouvre les plaies ou les brûlures, ce qui facilite la cicatrisation.

Autre débouché inattendu pour le producteur de miel, qui bénéficie de certaines pénuries comme celle du sucre, et voit sa production faire le bonheur des fabricants d'alcool.

Le miel, de même, fera l'affaire de familles, qui devant transporter le corps d'un défunt sur une longue distance, iront trouver l'apiculteur qui leur fournira le miel nécessaire pour enduire le corps. La pénurie de formol ainsi que beaucoup d'autres font resurgir des gestes et des coutumes d'autrefois.

madagascar_6.jpg (10144 octets) madagascar_8.jpg (11681 octets)

Quand à la cire, elle intervient dans les préparatifs de cosmétiques. Mélangée avec de l'huile de coco, elle plaque et lustre les cheveux lors des cérémonies familiales.

Le miel étant un produit noble par excellence, il convient de l'utiliser dans des occasions bien précises, marque de respect, il honorera du mieux possible la personne concernée. Lorsque l'on reçoit un invité de marque pour la première fois, la coutume veut que, suivant les régions, on lui offre du riz arrosé de miel, ou encore, une assiette remplie de miel. Il est de rigueur de s'en délecter sans retenue mais sans oublier qu'une assiette vide fera place à une seconde bien remplie.

madagascar_7.jpg (12354 octets) madagascar_5.jpg (9351 octets)

Surtout lorsque vous irez rendre visite au sorcier du village, n'oubliez pas de vous munir d'un litre de rhum et d'un litre de miel, ce qui vous garantira toute sa considération.Quelle belle et noble tradition, que de voir cet enfant nouveau-né sucer un petit rayon de miel lors de sa première sortie au marché. Souhaitons voir cette douce coutume se perpétuer à tout jamais.

Chez les Merinas d'autrefois, à la cour, le repas princier se composait essentiellement de la bosse de zébu grillée, de lait et du miel.

Gilles FERT

madagascar_1.jpg (13312 octets) madagascar_4.jpg (12941 octets)