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miel chine

Au sujet du miel de Chine

par

Paul Bonnaffé

Rappel historique
La France et l'Europe sont déficitaires en miel et importent plus de la moitié de ce qu'elles consomment (leur degré d'auto approvisionnement se situe entre 45 et 50 %). Pour les apiculteurs, la confrontation au marché mondial n'est pas une nouveauté. Elle a toujours eu une influence directe sur le niveau des prix aux producteurs.L'URSS et les pays de l'Est ont longtemps été le principal fournisseur mondial jusqu'en 1989 où l'éclatement géographique et économique des pays de l'Est les a pratiquement rayés du commerce mondial apicole des années 90. On a vu alors se développer des flux commerciaux croissants avec la Chine (peu présente jusque là) et l'Amérique latine.Les lots de miel commercialisés étaient de qualité très inégale et étaient vendus chez nous sous l'étiquette O.D. (Origines Diverses). Notons que cette appellation est maintenant interdite par la nouvelle Directive européenne sur le miel qui fait obligation de mentionner le pays d'origine ou en cas de mélange « mélange de miels d'origine extra communautaire. .. ».

Durant cette décennie, les quantités de miel de Chine ont connu une croissance exponentielle jusqu'en 2002 pour atteindre le chiffre record de 60000 tonnes importées en Union Européenne, soit près du tiers des besoins européens. La qualité, quant à elle, ne faisait qu'empirer. Dès 1995, la profession dénonçait clairement une pratique généralisée d'adultération de ce miel par ajout de sucres. Des goûts exogènes (ferraille ou autres) étaient monnaie courante puis les techniques d'adultération s'affinaient pour être mieux masquées aux analyses… jusqu'au moment où l'Europe s'est rendue compte (il lui a fallu 7 ans 1995 - 2002} que certains produits d'origine animale provenant de Chine contenaient un antibiotique : le chloramphénicol, faisant l'objet d'une interdiction depuis 1995. Le miel étant régulièrement marqué par cette molécule, il fut interdit dans l'Union Européenne à partir de janvier 2002.

Relevons au passage que dans l'Union européenne, personne ne s'est inquiété courant 2002 de ce que sont devenues les 12 ou 15000 tonnes de miel chinois qui naviguaient entre Chine et Europe, ou déjà présentes dans les stocks du négoce ou dans les divers circuits de vente européens. Les pouvoirs publics interpellés sur la question sont restés d'un silence exemplaire.

Les cours du miel et les perspectives du retour du miel de Chine
En matière de cours du miel, la décision de 2002 a eu des effets immédiats. Les miels d'Amérique Latine (devenus leader sur le marché mondial) ont vu leur cours augmenter rapidement et le cours des miels courant français qui sont assez proches (différentiels de l'ordre de 10 à 20 %) a suivi le mouvement, parfois même avec du retard, car la transparence n'est pas une caractéristique marquante de ce marché.

Les producteurs de miel français ont ainsi pu compenser les faibles récoltes des dernières années par un prix notablement amélioré.Le 31 août 2004, la Commission a décidé de rouvrir les frontières de l'Europe au miel chinois, et il ne faut pas être grand devin pour savoir les conséquences de cette décision sur les marchés mondiaux, nationaux et régionaux (voir plus haut). Il est d'ailleurs curieux que les autres produits d'origine animale soient, quant à eux, toujours bloqués (la filière miel serait-elle un test ?). A ce jour, le négoce chinois annonce des lots de miel conformes et contrôlés. L'expérience des années 90 permet d'avoir de sérieux doutes à ce sujet car on voit mal comment la filière chinoise avec sa diversification territoriale et l'importance des quantités manipulées a pu se reformer de façon aussi radicale en 2 ans.

Depuis plus de six mois, cette ouverture était quasiment annoncée, souvent à des fins de déstabilisation du marché. Car sur un marché où l'information circule très mal, la rumeur est facile à entretenir et elle est extrêmement dangereuse. Sur des échantillons déjà disponibles en mars-avril 2004, des analyses constatent des anomalies graves et lourdes par rapport à la Directive. Ceci a été communiqué à l'époque à la DG Sanco

Quelles garanties en perspectives ?
La décision 621 CE du 31 août 2004 de réouverture du marché au miel chinois est présentée par la Commission comme garante de l'intérêt du consommateur et de l'apiculture européenne. Certes, deux antibiotiques précisément dénommés sont interdits. Rien n'est précisé pour d'autres résidus. Aucune question n'est posée sur les modes de traitement du parasite varroa en Chine et pas davantage sur les autres maladies des abeilles. En matière de conformité à la législation européenne, la Commission n'exige aucune garantie de la part des autorités chinoises et surtout ne donne aucune instruction de contrôle à l'entrée dans l'Union Européenne en ce qui concerne :

- les miels fermentés,
- les miels contenant des résidus élevés (en fer notamment),l
- les miels exempts de toutes enzymes naturelles suite aux procédés mis en œuvre en Chine pour les déshumidifier.

L'entrée du miel de Chine en Europe est laissée «à la responsabilité des états» avec des indications à minima (voir plus haut). Autant dire qu'en dépit d'un texte qui se donne des apparences de sérieux, l’Europe laisse entrer par 25 portes un produit sur lequel les procédures de contrôle seront à géométrie très variable. Peu de produits à notre connaissance bénéficient d'une telle mansuétude.Nous posons donc clairement la question aux pouvoirs publics français de savoir comment ils vont traiter cette question. Deux ministères sont concernés, agriculture et finances (douanes). Continueront-ils à s'ignorer ou à se renvoyer la balle comme ils l'ont si bien fait tout au long des années 90, attitude qui a bien favorisé l'entrée de milliers de tonnes de miels adultérés à l'époque

Une vigilance qui concerne toute la filière
Reste aussi à savoir quelle sera la position de la distribution et du commerce face à ce produit qui arrive. La grande distribution connaît parfaitement le risque de commercialiser un produit dont elle sait maintenant que ses qualités sont pour le moins très douteuses. Le consommateur y veille de plus en plus et la profession saura l'alerter sur ces problèmes. La nouvelle législation européenne impose une mention claire du pays d'origine lorsqu'il est unique, mais reste insuffisante en terme de mélange de miels.La situation est grave au niveau de la filière, car il est impossible pour la profession apicole professionnelle de résister au niveau des prix proposés par la Chine.La production de miel exige beaucoup de travail et de présence humaine, et le combat est inégalitaire lorsque le coût d'un salarié français est l'équivalent de 40 chinois. La stricte rigueur pour imposer une conformité parfaite de ce miel aux exigences de la Directive devrait être suffisante.Malheureusement, ceci n'est soit pas mis en œuvre, soit non réalisé ou non réalisable. La non-qualité, aggravée par une saveur plus que désagréable entraînera la baisse du nombre de consommateurs et rendra encore plus aléatoire l'existence de l'apiculture professionnelle.Non seulement la vigilance est nécessaire, mais au-delà, les pouvoirs politiques et le pouvoir de la mise en marché, détenu par la Grande Distribution, sont interpellés pour prendre une position claire. Ceci sera dit et redit dans la réunion du 18 octobre 2004, organisée par le Ministère de l'Agriculture pour définir les indemnisations pour les apiculteurs dont les abeilles ont été victimes d'intoxications.A quoi bon une telle réunion si le pouvoir politique a décidé de liquider l'apiculture par la réintroduction du miel de Chine.La chute des revenus sera d'une dizaine de fois supérieure à la prétendue indemnisation. Il ne faut pas laisser, au pouvoir politique, l'occasion, de se détourner de ce que sont les vrais problèmes de revenus apicoles et les vrais enjeux de l'environnement écologique.