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L'abeille adansonii dans les Hauts-Plateaux de l'ouest Cameroun
Par A. Romet

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Trois années passées dans des projets de développement de l’apiculture dans les deux provinces de l’Ouest et du Nord-Ouest m’ont permis de me familiariser avec l’abeille Apis mellifica adansonii des Hauts-Plateaux du Cameroun.

Cette région était à l’origine occupée par des forêts d’altitude ( jusqu’à 3.000 m) avec des sols volcaniques riches et une pluviométrie annuelle de 2000 mm permettant une grande variété de cultures (café, maïs, blé). Sur les sols latéritiques s’est installée la savane très favorable à l’apiculture et sur les sommets caillouteux des prairies d’alpages (les grass-fields) sont parcourues par les troupeaux des pasteurs nomades ou sédentarisés, les Bororos apparentés aux Peuls.

L'abeille Adansonii
Très souvent critiquée pour son agressivité et ses faibles rendements en miel, l’abeille Apis mellifica adansonii m’est apparue très active, rapide dans ses réactions pour partir à la récolte ou pour cesser le butinage ou le pillage. Sa vitesse de vol surprend surtout au départ de la ruche; elle met à profit la capacité de se diriger grâce aux ultra-violets pour partir récolter le nectar qui a coulé pendant la nuit, une demi-heure avant le lever du jour.

Son sens de l’orientation offre une grande souplesse: le déplacement d’une ruche de 5 ou 10 mètres ne lui pose aucun problème s’il est opéré dans la journée et même de 50 mètres ou plus s’il est fait dans la nuit; elle revient d’abord à son premier emplacement, décrit quelques cercles et finit par rejoindre sa ruche. La dérive, source d’agressivité, est très importante; pour cette raison les apiculteurs placent leurs colonies à 3 ou 4 mètres les unes des autres selon l’état de la végétation environnante.

Avec la plupart des colonies, la visite d’une ruche se passe en douceur si la fumée est bien dosée, blanche et froide, à base d’herbes sèches, grande fougère (pas seule, elle anesthésie !), fibres de palmier, feuilles de bananier, de maïs, un brin d’eucalyptus; vous disposez alors de 5 bonnes minutes. Au-delà il faudra reprendre un enfumage abondant avec à la clef le risque de voir sur le champ la colonie aller se poser sur l’arbre le plus proche. Vous pourrez toujours la récupérer dans une autre ruche car elle ne voudra plus ni de sa demeure ni de son couvain abandonnés. Il sera possible de la retenir avec un rayon de larves provenant d’une autre ruche. Si toutefois elle a décidé de rester vous pourrez tout à loisirs prendre à mains nues les grappes d’abeilles qui s’agglutinent sur les parois extérieures de la ruche, quitte à passer pour le sorcier des abeilles. Rares sont les colonies qui, au lieu de réintégrer le ruche face à la fumée, sortent de fureur pour chercher des victimes dans les alentours.

Son principal défaut serait sa mauvaise tenue au cadre pour s’agglutiner au bas des rayons ou dans le fond de la ruche et sur les parois extérieures si la fumée est excessive.

La fécondité des reines est semblable à celle des européennes; 2500 oeufs sont un maximum; le cycle étant de 18-19 jours, la durée de vie d’une abeille étant plus longue que celle d'Apis mellifica mellifica puisque son travail journalier est plus bref. On rencontre des colonies à forte population (plus de 50.000) susceptibles de bien récolter ou de former des essaims primaires, secondaires et tertiaires qui peuvent rester suspendus à une même branche des semaines durant, dans l’attente d’un emplacement favorable ou d’une miellée hypothétique.

Les apiculteurs mettent à profit cet état de fait. Il n’est pas rare de voir les abeilles suivre l’apiculteur qui transporte une ruchette à son champ. Dans les heures qui suivent elle est habitée. Lors de l’inauguration de la première foire du miel à Bafoussam, un essaim est venu se loger dans une ruchette de démonstration pendant le discours du préfet provoquant une légère agitation, mais sans piqûres. C’est aussi pendant cette attente que les accidents les plus graves se produisent; les enfants qui découvrent l’essaim s’amusent à lui jeter des pierres et c’est alors que des centaines de dards pleuvent sur eux provoquant leur mort. Les abeilles font plus de morts en Afrique que les serpents qui cependant abondent, même sous les toits des ruches où ils viennent réchauffer leur sang froid.

Deux périodes sont favorables à l’essaimage. Le début de la saison sèche (nov. déc.) où les floraisons sont abondantes et qui correspond à notre printemps puisque les oiseaux choisissent aussi cette période pour nicher. Puis mars-avril, fin de saison sèche où la disette et les feux de brousse entraînent la désertion des colonies.

Les appâts utilisés traditionnellement par les apiculteurs sont le vin de palme très sucré, le jus de canne à sucre, l’huile de palme mélangée à du sel, la pâte ou la farine de manioc, la citronnelle (fever grass) qu’on frotte sur les parois. Ces produits attirent trop souvent les fourmis. Le cire d’abeille liquide ou en feuille préparée dans une infusion de citronnelle est le moyen le plus efficace. Les produits européens à base de mélisse ont peu d’efficacité.

Comme chez nous il y a des lieux de passage des essaims que les apiculteurs connaissent bien; en saison favorable une ruchette est habitée dans la semaine; son déplacement pose souvent problème: si les abeilles n’ont pas encore construit, le risque est grand qu’elles désertent; si les rayons sont commencés, les cahots de la piste entraînent souvent la rupture des plus fragiles; d’où l’idée d’utiliser des amorces de cire gaufrée avec une âme en tissu pour les renforcer: les abeilles ne l’ont pas entendu ainsi, ont mis à nu la bande de tissu récupéré la cire et construit leur rayon dans le prolongement: original mais inattendu.

L’instinct de nettoyage est remarquable; le fond des ruches reste propre toute l’année. Une abeille morte posée à terre en dessous de la ruche ou les cadavres consécutifs à un pillage qui jonchent le sol sont enlevés dans les minutes qui suivent; en permanence des abeilles scrutent le sol aux alentours.

Certaines odeurs les rendent très agressives; la sueur en premier lieu, mais aussi les herbes froissées; l’arrachage des mauvaises herbes devant la ruche est impossible sans protection.

Les abeilles ne font pas vraiment une grande différence entre l’intérieur et l’extérieur de la ruche. Un rayon posé sur la planche de vol est de suite occupé par les abeilles pour le protéger du pillage. Ce n’est que trois ou quatre jours plus tard que le miel sera rentré ou consommé mais, plein ou vide il continuera d’être couvé.

L’introduction d’une reine dans une colonie ne nécessite pas plus de précautions que chez nous; cependant elle offre souvent un avantage sur l’introduction d’une cellule royale. En effet dans le mois qui suit son introduction il n’est pas rare que la reine soit remplacée. Les abeilles bâtissent une ou deux cellules royales; de supersédure ces reines sont d’excellente qualité et dispensent l’apiculteur de procéder à un élevage sophistiqué.

Pendant un élevage de reines, une fois les cellules operculées, des abeilles se mettent à pondre; beaucoup de ces oeufs ne sont pas conservés après la naissance des reines. Toute ruchette de fécondation devra contenir du couvain ouvert qui empêchera les abeilles de suivre la reine lors du vol nuptial.

De petite taille, Apis mellifica adansonii pèse en moyenne 85 mg, soit environ 12.000 abeilles au kg. Les langues mesurées dans la région sont de 5,56 mm. L’index cubital est de 2,39 avec des extrêmes individuels allant de 1,5 à 3,4 dans une même colonie. Les cellules d’un diamètre de 4,7 mm sont environ 1040 au dm2. La coloration n’est pas uniforme. Les colonies jaunes ont un index de coloration de 1,36. La plupart des colonies sont métissées à proximité des deux massifs volcaniques du Manengouba et des Bamboutos où subsistent pour combien de temps encore ? des colonies entièrement noires. Dans une ruche où 90% des abeilles ont des anneaux jaunes, les autres étant noires, seuls quelques faux-bourdons sont brun-clair, les autres noirs. Ils se distinguent des mâles d'Apis mellifica mellifica par un thorax d’un noir plus intense. Les abeilles procèdent à leur élimination un mois environ après l’installation de l’essaim, lorsque la colonie est bien en place.

Plus douces, mais abandonnant plus facilement la ruche, les abeilles noires ont une bonne capacité à réguler la température intérieure par temps froid, ce qu’a beaucoup de difficulté à réaliser l’abeille jaune qui par contre est championne dans la régulation de la température du couvain par forte chaleur. Ce fait essentiel m’est apparu lors de deux observations: deux semaines durant. Une colonie logée sur cinq rayons dans une Kenyane qui contenait 26 barrettes dont 21 non construites , couvait deux rayons remplis d’œufs mais aucune larve. Dès la pose d’une partition les premiers oeufs purent éclore; la seconde observation a été de constater que dans la ruche d’expérimentation que j’avais sur le balcon les abeilles occupaient la hausse pendant la journée et redescendaient dans le corps pendant la nuit, ralentissant d’autant la construction des cires. L’installation d’une haussette remplie de sciure de bois mit fin à cette migration nocturne.

Sous quelques aspects, Apis mellifica adansonii montre de la fragilité. Il est très difficile de conserver en cage hors de la ruche une reine accompagnée seulement d’une dizaine d’abeilles car dans les deux jours beaucoup meurent. D’autre part, si face à une pluie douce elle n’éprouve aucune difficulté puisque celle-ci provoque son départ au butinage, à l’occasion d’une pluie violente beaucoup meurent noyées dans les flaques où les gouttes et le vent les ont projetées. Elle se tire rarement d’affaire si elle tombe dans l’eau, incapable qu’elle est de se diriger pour atteindre un point de sauvetage; les abreuvoirs et les nourrisseurs présentant une grande surface de liquide sont à proscrire.

L’anecdote suivante ne manque pas d’originalité : des cellules royales étant sur le point d’éclore, nous avions décidé de les introduire dans des nucleï. Dans l’un d’entre eux, proche de la ruche d’élevage, au moment de saisir la minuscule reine de sauveté, celle-ci s’envole, décrit deux cercles et disparaît dans les airs. Nous nous installons à l’entrée pour surveiller son retour; en vain. Le lendemain reprise des introductions; pas de reine dans le nucléus; par contre dans la ruche éleveuse, plus de cellules royales mais des oeufs frais et notre coupable entourée de sa nouvelle cour !

Les maladies et parasites sont pour l’instant rares; le couvain est en général très compact. Les déplacements des essaims sur de grandes distances évitent les effets de la consanguinité. Les loques et le varroa sont inconnus. Le cycle plus court de l’abeille, l’absence d’importation récente d’abeilles et l’instinct très développé de nettoyage, l’étroitesse des alvéoles en sont sans doute les principales raisons. Un ou deux spécimens ont cependant été identifiés par un expert anglais en 1995 dans le Nord-Oeust. Les tests Apistan et Apivar que j’ai effectués depuis dans cette région se sont montrés négatifs..Braula caeca est aussi présent dans la même proportion qu’en Europe. Seules les grandes et petites fausses teignes font des dégâts dans les ruches faibles incapables de couvrir la totalité de leurs rayons et obligent les abeilles à déserter. Un autre habitant de toutes les ruches est un petit coléoptère noir qui trouve refuge entre le couvre-cadre et les cadres; sa population dépasse rarement une vingtaine d’individus. A l’ouverture de la ruche, dérangés, ils se déplacent sur les rayons où les abeilles les saisissent pour les expulser. Ils échappent souvent à leur étreinte grâce à leur forme aplatie et leur chitine lisse. Ils ne provoquent aucuns dégâts dans la colonie à cause de l’ardeur des nettoyeuses à éliminer leurs oeufs. Cependant si un rayon se casse et tombe à plat sur le fond empêchant l’accès des abeilles alors ils se glissent dessous et pondent des milliers d’œufs qui se développent dans les deux jours en minuscules petites larves grouillantes qui se ruent sur le miel qui prend alors une odeur très désagréable entraînant le départ de la colonie. De gros scarabés et le sphinx à tête de mort s’introduisent dans les ruches dont l’ouverture dépasse les 9 mm préconisés. Une mouche voleuse ayant une forte ressemblance avec les faux-bourdons se nourrit à bon compte dans la ruche; les abeilles la saisissent et la sortent tandis qu’elle " pleure "bruyamment. Aussitôt libérée, elle revient et passe cette fois inaperçue. Les fourmis de toutes espèces restent leur principal ennemi.

L’apiculture
Dans l’ensemble du Cameroun, l’apiculture est une activité très ancienne qui a évolué rapidement depuis une trentaine d’années sous l’influence des missionnaires puis des ONG. Canaris, jarres et autres bidons ont laissé place à des ruches cylindriques construites en nervures de palmier raphia; à une ou deux ouvertures (ce dernier modèle facilite la récolte sans avoir à déranger le couvain qui se tient toujours à l’entrée de la ruche). Elles sont bien adaptées aux conditions froides dues à l’altitude (1000 à 2000 m). Depuis une dizaine d’années s’est répandue la ruche Kenyane de forme trapézoïdale à barrettes mobiles? Convenant sans doute bien aux régions chaudes de basse altitude malgré son volume imposant (80 l) pour une abeille de petite taille et à la fécondité modeste, elle ne donne pas vraiment satisfaction en altitude. Des pays aux conditions climatiques semblables comme l’Ethiopie l’ont abandonnée depuis longtemps et remplacée par la Zander de petite dimension. Malgré la mise en place de partitions mobiles que nous avons proposée, les performances sont modestes . La construction de cadres avec cire gaufrée en remplacement des barrettes s’est révélée très difficile à cause de sa forme trapézoïdale.

L’équipe de recherche mise en place dans le province de l’Ouest a donc testé divers modèles existants de ruches à hausses. La Langstroth convient bien comme dimension de corps mais l’ajout de la hausse offre un volume supplémentaire trop important et les abeilles rechignent à l’occuper. Lle corps Dadant présente à lui seul l’espace maximum qu’une colonie puisse occuper.

La solution qui a été adoptée et qui donne les meilleurs résultats est à deux variantes : le corps peut être une Langstroth ou une Kenyane, toutes deux avec 10 barrettes de 22 mm de large espacées de 10 mm.(entraxe 32). Les deux modèles offrent une surface de ponte d’environ 70.000 cellules; une bonne reine a besoin d’environ 48.000  2500x19) pour ne pas être gênée. Ils sont surmontés d’une hausse Dadant 9 cadres. Tous les cadres ou barrettes utilisés ont une longueur de 47,5 cm et les ruches une longueur de 50,5 cm pour 40 de largeur, les planches utilisées dans le pays ayant une épaisseur de 3 cm.

Le plus souvent les corps sont garnis de barrettes avec amorces de cire sur toute la longueur pour économiser la cire gaufrée qui bien que désormais produite sur place grâce au gaufrier Kemp reste chère pour le paysan. Le modèle européen à 840 cellules au dm2 utilisé dans la hausse limite la montée de la reine qui répugne à pondre dans ces grands alvéoles. Son utilisation dans le nid à couvain accroît l’agressivité des abeilles. (le modèle Kemp 1000 cellules/dm2 est de nouveau disponible dans le commerce).

Apis mellifica adansonii se trouve embarrassée face à la cire gaufrée. Dans une ruche, dont la moitié est garnie avec des amorces de cire et l’autre avec des cadres entièrement gaufrés, l’essaim s’installe sur les amorces et délaisse les cadres. La construction d’un rayon de cire gaufrée est commencée par le bas et se continue vers le haut; une feuille non gaufrée a toujours leur préférence car les abeilles peuvent y construire leurs alvéoles à la dimension de 1000 cellules/dm2.

Ces deux types de ruches permettent trois ou quatre récoltes par an pour une bonne colonie soit une trentaine de kilos, alors que la kenyane produit environ 18 kg tous les deux ans puisque les abeilles doivent reconstruire les rayons détruits au moment de la récolte. Même si Apis mellifica adansonii est considérée comme une bonne cirière, la reconstruction des rayons réclame une bonne quantité de nectar donc de temps.

On pourrait penser que sous un climat tropical, la nature regorge de fleurs à longueur d’année; il n’en est rien, tout au moins dans cette région. La richesse des sols a entraîné une forte densité de population, (150 à 300 hab/km2) si bien que tous les espaces sont occupés par les cultures du maïs et du haricot qui sont la base de l’alimentation mais nullement mellifères. En dehors de la période de floraison du maïs ou du palmier, le pollen manque pendant de nombreux mois, obligeant les abeilles à se rendre sur les marchés pour y récupérer les farines de manioc, de maïs ou de riz dans les cuvettes des vendeuses pour qui l’abondance d’abeilles sur leur farine est un argument en faveur de la qualité de leur produit. Le métabolisme d’Apis mellifica adansonii accepte sans conséquence grave ces taux de protéines relativement faibles.

Les petites graminées , le bambou camerounais et même les tomates sont alors visités pour leur pollen. De nombreux arbres cessent de produire du nectar dès que le soleil devient ardent c’est-à-dire vers 9 ou 10 heures pour reprendre peu avant la tombée de la nuit ou à l’occasion d’une averse. Ce phénomène ne se retrouve pas dans les régions plus sèches de savane où les mêmes plantes produisent la journée durant. Les principaux arbres susceptibles de donner une miellée sont l’avocatier (miel clair légèrement amer), le caféier qui fleurit à trois ou quatre reprises selon le rythme des pluies de saison sèche mais 5 à 6 jours d’affilée seulement (miel clair et très parfumé), le safoutier dont la floraison se maintient 1 mois; seul le manguier sauvage est visité, les variétés greffées n’attirant que les mouches... L’abondance des bananiers assure la survie des colonies mais ne peut assurer une miellée; les légumineuses (calliandra) d’introduction récente avec la pratique de l’agroforesterie ne sont pas assez nombreuses, à l’exception du Leucaena, arbre de couverture de protection du caféier Arabica dont c’est une zone de culture.

D’autres arbres de savane ou de forêt tels le croton (à cristallisation naturelle extra-fine) ou l’eucalyptus peuvent offrir une récolte intéressante s’ils sont nombreux. Le butinage de miellats a pu être observé sur les agrumes. De toutes façons le terme de miellée recouvre une réalité bien différente de ce que nous connaissons en Europe; deux ou trois mois sont en général nécessaires pour voir une colonie remplir sa hausse. Une bonne ruche peut prendre 300 g par jour en période favorable c’est dire la rareté du nectar.

Un des problèmes posés aux apiculteurs de cette région est la rareté des emplacements au sol; les ruches traditionnelles sont placées dans les arbres et passent souvent inaperçues; les ruches modernes posées au sol ne sont pas facilement acceptées par les voisins. Le second problème en voie de résolution est l’extraction centrifuge. Sur présentation d’un modèle d’extracteur importé, deux artisans apiculteurs se sont lancés avec succès dans la fabrication : fûts plastique, armature métallique, engrenages de boîte de vitesse; le prix est la moitié d’un extracteur importé. De même la cire est désormais extraite avec des cérificateurs solaires qui fonctionnent bien pendant la saison sèche et même avec des chaudières à cire locales. C’est ainsi qu’un apiculteur amateur possesseur de plus de 1000 ruches "arboricoles" ne nourrit plus ses poulets avec les larves de fausses teignes élevées dans des fûts de brèches mais est devenu vendeur de cire brute.

Beaucoup d’apiculteurs traditionnels récoltent la nuit surtout lorsque les ruches sont proches des habitations;. Il faut bien reconnaître que récolter dans des ruches sans cadres ni barrettes est une opération éprouvante. Tailler à la machette ou au coutelas dans les rayons entraîne des coulées de miel qui ne manquent pas d’attirer les pillardes. Les piqûres vont bon train; et si c’est la nuit, rien n’est plus douloureux. Les apiculteurs font souvent preuve d’ingéniosité. Un "ancien " utilise en guise d’enfumoir un simple tison enduit d’huile de palme tenu proche de l’entrée, les poumons faisant office de soufflet, et c’est efficace. Des enfumoirs en inox sont maintenant fabriqués sur place, entre autres par des "Jeunes en Difficulté" qui apprennent les métiers du bois et du fer sous la houlette du Père Bernard, formateur en apiculture dans le secteur. Les tenues de scaphandriers, grandes productrices de sueur sont peu à peu abandonnées par les plus audacieux au profit du chapeau à voile, de la chemise à manches longues, du pantalon de ville et des mains nues.

Les ruches traditionnelles sont souvent fabriquées en nervures de palmiers raphias. Généralement connues sous le nom de "bambous"; ces palmiers poussent dans les bas-fonds humides. Les "vignerons" les saignent pour en tirer le vin de raphia. Leurs palmes s’élancent du sol et atteignent 4 à 5 mètres; l’écorce est très dure et l’intérieur ressemblerait à de la moelle de sureau en plus ferme; elles sont faciles à travailler à la machette ou à l’Opinel! Les artisans locaux en font des meubles, salons, lits, tables, armoires, tabourets... Leur seul défaut lorsqu’elles sont utilisées à l’extérieur est leur faible longévité. Après 5 ans une grande partie de la moelle a été rongée par les charançons et la solidité de la ruche devient aléatoire. Mais leur faible coût les rend cependant très rentables. L’application d’un vernis sur les parties tendres découvertes prolonge leur durée de vie. Une manière d’obtenir une ruche solide et peu chère est d’utiliser deux parois en bois (variété résistant aux termites de préférence) les deux autres en bambou; il est facile de fabriquer barrettes et cadres avec ces mêmes nervures; s’ils sont sains quand on les introduit dans la ruche la propolis leur assure une bonne protection.

Impossible de ne pas évoquer l’originalité d’un ami apiculteur de longue date, possesseur d’une centaine de colonies qui utilise les cavités naturelles du sol ou des arbres pour aménager une ruche à l’aide de pierres plates ou d’écorces. Chasseur de profession, il arpente les pentes du volcan Manengouba, fusil et enfumoir en bandoulière. A chaque récolte il ne manque jamais de prélever un rayon de couvain pour régaler la famille.

Perspectives
L’apiculture est devenue dans l’ensemble du Cameroun une activité à la mode; bien pratiquée, avec de petits ruchers de 5 ruches au maximum. Elle apporte au paysan qui veut bien faire le pas de la modernisation, un appoint précieux, la demande en miel de qualité étant importante dans les grandes villes. Dans certains villages le nombre de ruches est tellement important qu’il est devenu difficile de faire une récolte; les colonies vivent au jour le jour et l’essaimage lui-même devient rare.

Cependant l’abeille Apis mellifica adansonii n’est pas en cause; elle est parfaitement adaptée à son milieu. Une abeille importée partirait-elle butiner alors que le jour n’est pas encore levé ou lorsqu’il se met à pleuvoir ? Grâce à sa grande diversité, elle représente un réservoir de gènes pour l’avenir, disait le Fr. Adam. Son instinct de super-nettoyeuse sera un jour mis à profit dans la lutte contre Varroa Jacobsoni. Les résistances observées sur les abeilles d’Amérique du Sud ne sont peut-être pas apparues spontanément mais simplement héritées de leur ascendant africain Apis mellifica scutellata, proche parent d’Apis mellifica adansonii. Capable d’expulser de sa ruche le coléoptère noir, elle pourrait aussi s’en prendre à Varroa Jacobsoni et s’en défaire.

Les apiculteurs ont la possibilité de se regrouper en GIC (Groupes d’Initiative Communautaire), 5 personnes suffisent, qui leur donnent une existence légale et la possibilité de profiter de prêts avantageux ou même de subventions émanant des différentes ambassades des Pays du Nord ou des ONG Internationales. De plus, de nombreuses ONG locales ont un volet apiculture. Dans la Province du N-O, Noweba est une association qui rassemble plus de 2.500 apiculteurs, prodigue des formations grâce à l’action de 16 techniciens spécialistes, et réalise la collecte du miel pour le conditionnement et la commercialisation; c’est une province anglophone où les regroupements sont une tradition. L’Ouest, francophone, est plus individualiste, mais capable de grande ingéniosité. Les gens ont tendance à se séparer du groupe dès qu’ils peuvent voler de leurs propres ailes. Une union des GIC apicoles de l’Ouest (Ugicao) est cependant née en 1998. Souhaitons qu’elle fasse son chemin malgré les nombreuses embûches qui ne manqueront pas de lui être tendues.

A. ROMET
36, 
Chemin des Vignes
F-38140 Apprieu
FRANCE
Tél. : +33(0)4.76.93.71.39         
 

Cet article a aussi été publié dans l'excellente revue Abeille de France  avec d'autres photographies.