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Avec l'aimable autorisation de la revue de la FNOSAD
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Interrogeons-nous ?

Parfois, souvent, suivant les régions, en fonction des conditions météorologiques, nos abeilles meurent de façon aiguë. Un triste tapis de butineuses apparaît brusquement devant les ruches. Et l’on subit…

Devant la répétition de ces phénomènes, pour autant qu’ils soient considérés comme graves, tant bien que mal, après beaucoup d’explications, de justifications, la recherche des causes de la surmortalité démarre. On s’interroge, on enquête, on discute, on se réunit. Peut-être faudrait-il dire aussi, on dépense pour se faire entendre, (on investit du temps et de l’argent) pour que nos problèmes soient pris en compte.

Le cas du fipronil est à cet égard révélateur des orientations diverses qui se sont révélées lentement au fil du temps et des avancées significatives dans le lourd dossier abeille environnement.

En 2002, de fortes mortalités d’abeilles sont enregistrées dans la région du Sud-Ouest. On cherche. Maladies bien sûr, en premier, c’est indispensable, facile à réaliser, peu coûteux mais insuffisant : rien. Recherches toxicologiques multi résidus classiques : rien.

On s’évade alors vers les fongicides, vers les synergies avec des mouillants employés plus ou moins illégalement, vers une utilisation de white spirit… Angoisses des scientifiques. Et si l’on s’était trompé au niveau de l’homologation des fongicides. Si une toxicité de ces produits était présente contrairement à ce qui est affirmé par leur dossier d’homologation ! Des expérimentations de laboratoire sont lancées pour étudier à nouveau la toxicité, pour tester d’éventuelles synergies. Mais rien, rien, tout au moins rien qui puisse justifier l’ampleur des intoxications aiguës rencontrées.

La thèse d’un relargage de kérosène par un avion en difficulté retournant à Toulouse Blagnac est aussi évoquée. Car il a été apprécié que les ruchers intoxiqués se trouvaient dans l’axe de l’aéroport. D’ailleurs ce soir-là, il semble effectivement qu’un avion… lourdement chargé pour rejoindre un aéroport lointain ait été obligé de faire vol arrière… et peut-être de relarguer.

L’action du coumaphos, molécule chimique servant au traitement de la varroase, a aussi été suspectée. Synergie avec d’autres produits, affaiblissement des abeilles qui seraient alors plus réceptives à d’autres molécules... Hypothèses avancées, hypothèses non exploitées.

Puis nouvelles analyses, nouvelles recherches en ciblant sur des produits toxiques qui n’ont rien à faire dans l’environnement à cette époque. Mais après tout la recherche se doit d’être ouverte à toutes les hypothèses, la recherche se doit d’être exploratoire. Là, nouveauté : des traces de fipronil sont mises en évidence dans les abeilles mortes. Surprise et interrogations ! Quelle est l’origine de ces résidus ? Ces résidus peuvent-ils expliquer les mortalités ? La réponse des experts est nette : oui, bien sûr, compte tenu de la toxicité de l’insecticide en cause.

En 2003, rebelote, nouvelle mortalité dans des régions similaires. Les recherches s’orientent rapidement sur le fipronil et de nombreux prélèvements sont réalisés avec l’aide des apiculteurs touchés. Nouvelles recherches, nouvelle mise en évidence de fipronil dans les abeilles mortes. Une hypothèse est avancée : les mortalités apparaissent concomitamment aux semis de tournesol dont les graines sont enrobées fipronil.

Impossible, inconcevable ! Il y a sûrement pollution par l’utilisation illicite de produit toxique. Le Schuss, spécialité à base de fipronil employée pour le traitement des sols, est incriminé : une dérive des brouillards est possible. D’ailleurs, il n’est qu’à lire la notice d’emploi de ce produit pour se convaincre des risques toxiques encourus (La Santé de l’Abeille n° 198, pp. 382-384).

Mais non, des voix dont la connaissance de l’environnement de leur rucher est parfaite, s’élèvent. Aucune pratique agricole autre que les semis de graines enrobées n’étaient en cours. Alors…

Alors, il faut bien rechercher au niveau des semoirs, rechercher au niveau de ce qui était annoncé comme non crédible il y a peu de temps. On filtre l’air des machines en fonctionnement, on expose des végétaux aux éventuelles poussières lors des semis et on les donne à butiner à des abeilles en cage. Et là effectivement, les abeilles développent des problèmes, les analyses des végétaux montrent une pollution par du fipronil.

En conclusion, il y a progrès de la connaissance au sens strict, cela est indéniable car enfin une explication se fait jour. La relation cause-effet (produit toxique – mortalité) est établie même si certains la minimisent en expliquant que le fautif serait seul des lots de semences à l’enrobage défectueux. Nous ne sommes plus dans la seule étude du risque pouvant peut-être expliquer un phénomène anormal avec une probabilité plus ou moins grande. Nous sommes au niveau d’une conclusion précise qui met en cause un produit, une technique sans qu’il soit besoin de recourir à des formes d’investigation multifactorielle.

L’avancée est réelle puisque l’administration demande aux firmes de vérifier la qualité de l’enrobage de toutes leurs semences, puisque un procès est en cours qui permettra d’établir les responsabilités. L’avenir va s’ouvrir, on ne peut en douter, vers une forte amélioration des processus d’homologation, c’est-à-dire vers une approche plus stricte du phénomène toxique et de son impact sur l’environnement. L’étude de la toxicité larvaire par exemple va être rajoutée lors des tests d’homologation.

Mais pourquoi ces manques lors de l’homologation de certains produits phytosanitaires ? Pourquoi la rigueur n’est-elle pas, semble-t-il, toujours au rendez-vous ? Administration saturée de dossiers, manque de fonctionnaires qui les gèrent, méconnaissance de l’apiculture par les décideurs ou sacrifice de celle-ci à d’autres raisons, manque de relations constructives entre toutes les parties, influence trop grande des firmes phytosanitaires, compétition exagérée entre scientifiques, raisons financières : ce sont là quelques pistes de réflexion… Car nous dépassons ici le problème de l’abeille seule. L’agriculteur qui s’intoxique en dehors de sa cabine pressurisée, le promeneur qui respire l’air pur de nos campagnes a peut-être des raisons de parfois s’inquiéter. D’autres diront que certains aliments seraient contaminés par le fipronil, l’imidaclopride. S’il est grandement légitime de s’interroger sur l’incidence de ces molécules sur la chaîne alimentaire, prenons garde à ne pas utiliser des arguments sans preuves scientifiques certaines. Des études doivent être conduites rapidement en ce qui concerne la recherche de résidus dans certains aliments et sur les risques pour le consommateur. Actuellement, le dossier toxicologique du fipronil est revu par la Commission des Toxiques. Du point de vue européen, c’est la France qui est chargée de la réévaluation du dossier, cela dix ans après l’inscription de la molécule sur la liste européenne. Entre temps, les critères d’évaluation sont devenus beaucoup plus sévères, preuve de l’évolution positive des choses. Tout peut alors changer, plus ou moins rapidement peut-être car, au sein de l’Europe, nous ne sommes pas les seuls concernés, ni les seuls décideurs.

La confusion est aussi alimentée par l’attentisme de notre administration. Le verre de la transparence est une vitre dépolie pour que ne passent que des éléments contrôlés. Mauvaise pratique qui donne naissance au doute, à la suspicion. Certes, il n’y a peut-être pas grand-chose à cacher, les décisions sont prises rationnellement et en toute bonne foi, en fonction des connaissances du moment. De plus, nul n’est à l’abri d’une erreur. Mais le maintien dans l’ignorance obscurcit le tableau. Une simple question : pourquoi les apiculteurs ayant participé aux prélèvements suite aux mortalités n’ont-ils pas reçu les résultats des analyses toxicologiques, de même d’ailleurs que plusieurs chercheurs ayant participé à différents points de l’expérimentation ? Argument avancé : secret de l’instruction ! Pour le moins, communication défectueuse qui met mal à l’aise beaucoup d’acteurs de cette pièce à rebondissements périodiques.

Pour terminer, il est impératif de s’interroger sur les faibles taux de résidus retrouvés dans certains échantillons suite aux expérimentations semoirs. En effet si, avec certaines variétés de semences enrobées, de fortes doses de fipronil sont retrouvées (ces semences ont été retirées du marché), avec d’autres variétés, des faibles doses sont mises en évidence et ces semences sont laissées sur le marché. Nous sommes ici dans le cas des intoxications chroniques ou à dose subléthale. Dire que ces doses plus faibles ne participent pas à l’affaiblissement des colonies, que ces doses plus faibles ne créent pas le lit pour l’apparition de maladies, est incorrect. Le prouver n’est bien sûr pas évident car, à ce niveau, il est difficile de mettre en exergue tel ou tel facteur parmi le nombre de paramètres pouvant intervenir. En tout état de cause, une question se pose : quelle est la fiabilité des enrobages et des nouvelles techniques qui y sont associées ?

Les enquêtes en cours vont montrer, à n’en pas douter, que l’alimentation de notre abeille, en ce qui concerne principalement le pollen, est saupoudrée de diverses molécules toxiques dont la présence ne pourra être négligée lors de futures discussions. Il sera d’ailleurs intéressant de comparer les résultats à ceux des enquêtes passées, de voir quelle a été l’évolution du biotope de l’abeille depuis vingt ans.

Le dossier que nous présentons par la suite fait le point sur le fipronil et sur les éléments qui gravitent autour du problème posé par les insecticides systémiques.